C’était un 10 juin 1944. Meurtrie par d’incessantes batailles sur le front de l’Est, la 2e division blindée SS, plus connue sous le nom Das Reich, est envoyée en France occupée pour mettre au pas la Résistance, galvanisée par le débarquement en Normandie. Les hommes de la Waffen-SS reviennent de longs mois d’une campagne sanglante sur le front de l’Est, ponctuée par des crimes de guerre.
Mais le sang slave n’a pas rassasié les soldats de la Panzerdivision. Sous les ordres du commandant Adolf Diekmann, aidés pour l’occasion par une poignée de miliciens vichystes, les Allemands raflent près de 700 personnes dans le village d’Oradour-sur-Glane et ses alentours.
Il est 15 heures. On sépare les hommes des femmes et des enfants. Les premiers, au nombre de 180, sont fauchés à divers endroits du village par les rafales des mitrailleuses. Ceux qui ne sont pas morts sur le coup sont achevés à bout portant avant que les corps, criblés de balles, ne soient incendiés par les bourreaux.
Parqués dans une église
À côté de ces carnages successifs, 350 femmes et enfants sont quant à eux parqués dans la vieille église romane du village dont on scelle les entrées. Il est 16 heures lorsqu’un jeune officier SS pénètre le lieu saint, dépose une cagette remplie d’explosifs au milieu de la nef, puis la fait exploser. La détonation pulvérise les plus proches tandis que le souffle de l’explosion projette les autres contre les parois de l’église. Les flammes se propagent, des fumées noires envahissent le bâtiment en pierre, l’asphyxie gagne ceux qui ont survécu à la déflagration.
L’espoir des réchappés s’évapore
Dans une ultime tentative de survie, certains s’élancent vers la porte d’entrée, dont le bois centenaire finit par craquer sous la pression humaine. Mais derrière le porche, les mitrailleurs allemands attendent, les canons de leurs dévastatrices Maschinengewehr 42 pointés vers le caquetoire. En une fraction de seconde, l’espoir des réchappés s’évapore et les balles foudroient les derniers innocents encore debout.
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Aux massacres succèdent les pillages, les exécutions sommaires de ceux qui avaient réussi à se cacher, les maisons incendiées et le vol des animaux domestiques. La furie allemande dure plusieurs heures. Ils partiront à la nuit tombée, ne laissant derrière eux qu’un amas de ruines fumantes. Seule une trentaine de civils sont parvenus à s’échapper.
Parmi eux,Robert Hébras. Âgé de 18 ans lors des exactions nazies, il survit en feignant la mort, caché sous les cadavres de ses congénères. Touché à la poitrine et aux jambes, Robert Hébras parvient à prendre la fuite. Il rejoindra la Résistance et assistera à la Libération, avant de se murer dans le silence pendant de longues années, enfouissant le souvenir mortifère d’Oradour-sur-Glane au plus profond de lui. Il faudra quarante ans au rescapé pour prendre la parole et raconter son histoire.
Hommage aux 643 victimes
« À 4 ans, mon grand-père m’a emmenée à Oradour, en disant que c’était le village de son enfance, mais sans me parler du massacre », explique Agathe Hébras au JDNews. Ce n’est qu’à l’âge de 13 ans que la jeune fille, passionnée par l’histoire, prend conscience de ce qu’a vécu son grand-père. Elle décide alors de l’assister dans son travail de mémoire.
« J’étais si fière de mon grand-père »
Agathe le suit partout, participe avec lui aux cérémonies de réconciliation franco-allemande, auxquelles Robert Hébras attache une grande importance. « J’étais si fière de mon grand-père, de ce qu’il faisait. Sans vraiment comprendre pourquoi, j’étais persuadée que, plus grande, je voudrais faire comme lui ! » relate la quadragénaire.
Dernière incarnation vivante de l’histoire d’Oradour, Robert Hébras, qui se voit vieillir, passe le flambeau de la mémoire du village à sa petite-fille en 2021. « J’ai essayé d’apporter un peu de modernité à son travail mémoriel, via les réseaux sociaux notamment, afin de toucher les plus jeunes », poursuit Agathe. À la mort de Robert, en février 2023, un hommage national lui est rendu, un souvenir douloureux pour sa petite-fille. « Je suis restée deux heures à l’hôpital, avec le corps de mon grand-père. Et puis, lorsque les autorités et la presse l’ont appris, ça a été un défilé permanent. Des gens venaient pour l’embrasser ou le prendre en photo. Cela a été très lourd à porter pour moi. »
Agathe Hébras porte désormais seule la mémoire de son grand-père et celle d’Oradour-sur-Glane, village martyr devenu symbole de la barbarie nazie. Après avoir publié, en 2023, une bande dessinée sur l’histoire de son aïeul, la petite-fille du rescapé multiplie les rencontres internationales, les cérémonies d’hommage ou les interventions en milieu scolaire.
Sa mission, faire en sorte que les événements du 10 juin 1944 ne sortent jamais de la mémoire collective. « Un bon moyen de ne pas reproduire les mêmes erreurs, précise-t-elle. Mon grand-père est mort un an après le massacre de Boutcha, en Ukraine, commis par les Russes. Il m’avait alors fait part de son inquiétude. » Cette année encore, la France a rendu hommage aux 643 victimes d’Oradour-sur-Glane. Le temps passe, les voix s’éteignent. Reste à faire en sorte que leur récit, lui, ne disparaisse pas.
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