Vendredi 16 mai, 10 h 15. À Maniago, petite ville du nord-est de l’Italie, Tifany Huot-Marchand s’élance pour le premier contre-la-montre de sa vie sur un vélo de course : 16,2 kilomètres avalés à plus de 35 km/h. Elle termine au pied du podium de cette coupe du monde, catégorie C3 – atteinte neurologique des deux membres inférieurs.
Deux jours plus tard, elle remonte sur sa selle pour disputer l’épreuve en ligne (6e sur 11). Le manageur de la performance des équipes de France de paracyclisme, Laurent Thirionet, n’est pas surpris par son niveau : « Elle est venue avec nous en stage en mars à Hyères et roulait super bien. Elle fait énormément de kilomètres avec son copain. C’est encore du vélo-plaisir. Là, il faut lui donner un programme spécifique. L’objectif, c’est qu’elle soit à Los Angeles. »
Après avoir participé aux JO d’hiver de Pyeongchang en 2018 et de Pékin en 2022 avec les valides, la voici qui vise une sélection aux Jeux d’été… paralympiques en 2028. Retour dans le temps. Nous sommes le 9 octobre 2022 aux Pays-Bas. Lors d’une compétition internationale de short-track (patinage de vitesse sur piste courte), Tifany Huot-Marchand chute. Le diagnostic est effrayant : fracture avec déplacement d’une vertèbre cervicale et moelle épinière touchée.
« Je ne pouvais plus me lever du lit ni marcher »
Prise en charge en urgence dans un hôpital néerlandais, elle est emmenée au bloc. Le chirurgien lui lâche avant de l’opérer qu’elle ne remarchera sans doute jamais. « Dix jours après, j’étais debout, raconte au JDNews la jeune femme, qui publie sa biographie. Aujourd’hui encore, le corps médical ne comprend pas comment c’est possible. Mais il y a eu une rechute, et le chemin de la rééducation a été long pour retrouver mon autonomie. »
Rapatriée, elle est d’abord hospitalisée à Besançon, sa ville de naissance : « J’avais choisi ce transfert pour me rapprocher de ma famille, et ça a été affreux. Le décalage entre les Pays-Bas et la France a été tellement radical ! » Là-bas, tout est fait pour que le malade soit entouré par ses proches. En revanche, dans l’établissement du Doubs, faute de personnel suffisant, elle régresse : « Je ne pouvais plus me lever du lit ni marcher. Ça a été très dur, physiquement et psychologiquement. » Sa rééducation se poursuit dans un centre spécialisé à Lyon, puis dans une structure réservée aux sportifs à Capbreton. « Dans la vie de tous les jours, personne ne se doute un instant que je suis handicapée, alors que je le suis à 55 %. J’ai des douleurs quotidiennes. »
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Parmi les conséquences de ses séquelles neurologiques, ses mains la brûlent horriblement. « Médicalement parlant, je suis tétraplégique incomplète, détaille-t-elle. Ils ont reconstruit ma colonne vertébrale avec une double arthrodèse, c’est-à-dire des plaques et des vis qui consolident mes cervicales. Ma moelle épinière a été touchée, elle n’a pas été sectionnée, ce qui m’a permis de retrouver de la mobilité. »
Cette battante espérait renouer avec sa passion, le patinage de vitesse. En vain. « Je ne suis pas autorisée à reprendre le short-track, même en loisir. Le corps médical, la fédération [française des sports de glace, NDLR] et les assurances s’y opposent », explique-t-elle.
Entre une mère souvent malade, un père alcoolique chronique et un grand frère admiré qui s’est suicidé pendant sa convalescence, la vie de Tifany relève de la tragédie grecque. Quand elle était patineuse, elle subissait aussi une pression maximale d’un entraîneur : « J’ai vécu clairement du harcèlement moral pendant quasiment un an et demi. J’en ai parlé à ma fédération qui était donc au courant. J’ai pensé porter plainte. Mais je craignais de perdre ma place en équipe de France. Le climat était gouverné par la peur. Cette personne est revenue au sein de la fédération au moment où j’ai eu mon accident… »
À 31 ans, elle ouvre désormais une nouvelle page de sa vie d’après, à pédaler. Même si elle appréhende de chuter à nouveau. Son manager, Laurent Thirionet, témoigne : « Son histoire donne la chair de poule. Quand on vous dit sur un lit d’hôpital que c’est fini, que vous ne marcherez plus jamais, que votre corps est paralysé aux trois quarts, et puis qu’un an et demi après, vous faites un marathon… »
Elle a en effet couru en août, au bout d’un effort dantesque pour son corps meurtri, le Marathon pour tous des Jeux de Paris, ouvert au grand public. En juillet prochain, Tifany sera en Colombie. Avec son chéri, Tristan, soutien indéfectible, ils comptent traverser la cordillère des Andes et rallier en cinq mois Ushuaïa. À vélo bien sûr. Comme elle l’écrit en guise de conclusion de son autobiographie : « Ma vie est belle. »
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