Le JDD. Un élève de 14 ans, à l’entrée d’un collège où les gendarmes sont présents, frappe une jeune femme de plusieurs coups de couteau. Avec le recul, quelle lecture faites-vous de ce drame ?
Catherine Vautrin. Ce qui me choque, c’est à quel point la violence est totalement désinhibée. Lorsqu’on lit les conclusions du procureur, on comprend que ce jeune ne se rend pas compte de la gravité de ce qu’il a fait. Il exprime une fascination pour la violence et la mort, au point que la préméditation est établie. Ce jeune de 14 ans explique avoir d’ailleurs choisi un grand couteau pour causer le maximum de dommages. Était-il parfaitement intégré ? Avait-il des difficultés visibles ? Je ne peux pas me prononcer. Seule alerte : il avait été exclu deux fois cette année. Est-ce qu’on aurait dû s’en inquiéter davantage ? Est-ce que cette fascination pour la violence, aussi inquiétante soit-elle, pouvait être détectée ? Cela interroge. Ce qui est certain, c’est la détresse de la famille de cette jeune femme à qui vont toutes mes pensées.
Lors d’un drame récent, un autre jeune évoquait sa fascination pour la mort. En février, en Essonne, l’assaillant de Louise présentait un profil comparable. Sous évalue-t-on cette désinhibition de la violence chez les adolescents ?
Tous les professionnels de santé s’accordent sur le constat d’une augmentation de la violence des jeunes depuis le Covid. Dans ce contexte, le sujet des réseaux sociaux dans le passage à l’acte de ces adolescents en souffrance se pose. Ma génération était devant l’écran de la télévision, dont les contenus sont réglementés, contrôlés, filtrés par une autorité. TikTok diffuse n’importe quoi, sans aucun contrôle. La députée Laure Miller fait un parallèle très juste à ce sujet : est-ce que vous laissez entrer n’importe qui dans votre appartement pour aller dans la chambre de votre enfant, sans vous préoccuper de ce qu’il va y faire et de qui il est ? Bien sûr que non. Nous devrions avoir la même vigilance avec les réseaux sociaux. Face à cela, il n’y a pas une réponse, mais plusieurs : de la prévention sécuritaire à la prévention sanitaire – détecter les signaux d’alerte chez un jeune en souffrance – en passant par le rôle de la famille.
« Notre objectif : 600 internes en psychiatrie d’ici 2027 »
Vous parlez de « violence désinhibée ». Certaines réactions des personnes présentes au collège ce matin-là étaient étonnamment mesurées, sans émotion excessive, comme s’il y avait une banalisation de ce phénomène. N’est-ce pas le plus inquiétant ?
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Ce que vous soulignez est très important. À cet égard, l’initiative de la ministre de l’Éducation nationale d’organiser une minute de silence dans tous les établissements scolaires, au-delà de l’hommage à la victime et à ses proches, doit aussi faire prendre conscience de la gravité des faits. Et inciter à en parler au sein des familles. Non, ce n’est pas normal qu’un personnel de l’Éducation nationale soit assassiné dans son collège. On ne peut pas le banaliser ni accepter que des professionnels, qu’ils soient enseignants ou personnels d’éducation, arrivent dans leur établissement la peur au ventre.
Le point de départ, peut-être, c’est le glissement de la jeunesse. Des rapports, à l’échelle nationale mais aussi mondiale, s’accumulent et concluent à l’augmentation des états dépressifs, des suicides, chez les adolescents. Comment y répond-on concrètement ?
Les réponses ne se trouvent pas en un claquement de doigts. Pour soigner, il faut former. Or nous manquons de professionnels de santé, précisément dans les spécialités de la santé mentale. Notre objectif, avec le ministre de la Santé Yannick Neuder, c’est de déployer 600 internes en psychiatrie d’ici 2027.
Comment ?
En renforçant l’attractivité de cette spécialité, notamment par l’évolution des carrières. Derrière ce besoin d’effectifs se pose la question de la capacité d’accueil des centres médico-psychologiques (CMP), déployés sur tout le territoire, mais qui, par manque de personnels formés, engendrent des délais d’attente trop longs pour des consultations qui relèvent parfois de l’urgence. La formation doit être notre priorité. Si je fais une analogie avec les soins palliatifs, la difficulté est la même. Mettre des lits dans les hôpitaux, ce n’est pas compliqué. Trouver des personnels formés l’est beaucoup plus. Nous avons besoin de gens formés dans les CMP. De même, au sein de l’Éducation nationale, il faut former des infirmières scolaires capables de détecter ces pathologies. C’est toute cette chaîne sur laquelle il faut que l’on travaille. Cela prend du temps, c’est difficile, mais nous allons flécher nos moyens sur cette priorité pour apporter des réponses concrètes aux familles et aux jeunes, et les accompagner.
Faut-il précisément responsabiliser les parents qui restent sourds ou indifférents aux signaux d’alerte ?
Je sors du domaine strict de la psychiatrie : la proposition de loi de Gabriel Attal, votée le 29 mai dernier, crée un délit de soustraction à l’obligation parentale. L’objectif est d’obliger un parent à s’occuper de son enfant. De même, le texte inverse la notion de minorité à partir de 16 ans : un mineur de plus de 16 ans qui commet un crime ou un délit sera jugé comme un adulte, sauf si le juge décide de rétablir l’excuse de minorité.
Seriez-vous disposée à aller plus loin, en conditionnant certaines aides sociales à l’implication éducative des parents ?
Je regarde en ce moment le cas de parents dont les enfants sont confiés à l’Aide sociale à l’enfance, et qui peuvent bénéficier du RSA majoré ou de prestations familiales. Je considère que si l’enfant n’a plus de liens avec sa famille, avec son parent, ce dernier ne devrait pas continuer à bénéficier d’une allocation liée à cet enfant. Quitte, d’ailleurs, à ce que ce supplément soit gardé pour l’enfant, pour son accueil dans de bonnes conditions ou pour son pécule au moment où il sortira de l’Aide sociale. Il ne s’agit pas de faire quelques euros d’économies sur le dos de l’enfant. Mais à partir du moment où cette allocation sert à l’accompagnement de l’enfant, si elle n’est pas utilisée correctement, elle doit être retirée à celui qui ne maintient pas de réels liens avec son enfant, pour bénéficier in fine à l’enfant.
« L’école est là pour instruire, les parents pour éduquer »
Sous le coup de l’émotion, chacun avance sa solution : les portiques de détection des métaux, les conseils de discipline en mairie…
Il faut des réponses multiples car il n’y a pas de solution magique. Les portiques de détection, s’ils évitent l’intrusion d’armes blanches, ne sont pas à négliger.
Quelle réponse pénale pour ces jeunes ? Faut-il durcir les sanctions ?
Je pense à la victime : la sanction doit être forte. Mais vous vous rendez compte ? À 14 ans, soumis à une peine de prison… quel est l’avenir possible pour un meurtrier si jeune ? La mise sous contrainte doit s’accompagner d’un projet professionnel et d’un suivi psychiatrique, dans le but d’en faire une personne qui puisse vivre sans être un danger pour les autres. Sur le durcissement des sanctions en elles-mêmes, laissons la proposition de loi Attal s’appliquer. Avant de faire de grandes annonces, appliquons les lois que l’on vote et mesurons leurs effets.
Les Français ne comprennent pas toujours que cela prenne tant de temps…
Je le regrette. On va dire qu’il y a une instabilité gouvernementale qui ne nous a pas aidés.
On parle des conséquences du passage à l’acte, mais n’y a-t-il rien à faire en amont ? En prévention ?
Quand je parle de violence désinhibée, je parle de valeurs qu’il faut restaurer, profondément. Mais très concrètement, chacun doit jouer son rôle. C’est-à-dire que l’école est là pour instruire, et les parents sont là pour éduquer : former à la citoyenneté et au respect de l’autre. On ne peut pas demander à l’école de faire ce qui relève du devoir des parents.
La part d’influence des écrans et des réseaux sociaux sur la désinhibition de la violence est déterminante. Le président souhaite interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Allez-vous mettre en œuvre cette mesure ?
Je le souhaite vraiment, et je suis engagée aux côtés du président de la République et de ma collègue, Clara Chappaz, pour y parvenir. Je souhaite aussi prendre le sujet à sa racine et travailler sur l’impact des écrans dès le plus jeune âge. Il est grand temps de prendre des mesures pour protéger les nouvelles générations. C’est pour cela que j’ai décidé d’interdire l’exposition aux écrans pour les plus petits, de la naissance à l’âge de 3 ans.
« Déployer une information auprès des parents »
C’est-à-dire ?
Je vais demander qu’aucun enfant ne soit exposé à un écran entre 0 et 3 ans. Où ça ? Partout, y compris à la maison. Et donc, vous allez me répondre : vous n’êtes pas chez les gens pour le vérifier. J’en conviens, mais c’est une façon de donner des repères aux parents. D’insuffler l’idée que « ça ne se fait pas ». C’est ce qui s’est produit avec l’interdiction de la fessée. La police n’est pas allée vérifier dans les foyers si l’interdiction était appliquée, mais le fait de la proclamer a fini par ancrer l’idée qu’on ne tape pas un enfant, même d’une « petite » fessée. Nous suivons exactement cette logique-là. Sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, c’est la secrétaire d’État chargée du Numérique, Clara Chappaz, qui pilote le dossier.
Mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’au-delà de leur impact ponctuel, les algorithmes qu’ils déploient génèrent un véritable risque de manipulation et d’enfermement idéologique des jeunes : risque de radicalisation, d’influences étrangères, de visionnages excessifs de contenus violents déshumanisants pouvant provoquer un passage à l’acte, vidéos complotistes à répétition… Quand ils influencent massivement le développement neurologique de nos enfants et déploient une violence que nous condamnons tous, cela fragilise notre cohésion, et donc notre souveraineté. C’est un enjeu majeur de santé publique mentale de notre jeunesse.

Comment allez-vous communiquer, informer sur l’interdiction des écrans pour les petits ?
Concrètement, je vais publier dans les toutes prochaines semaines un arrêté interdisant les écrans dans les lieux d’accueil des enfants de moins de 3 ans. Les professionnels ont déjà une forte sensibilité à l’impact des écrans sur les tout-petits. Ils ont contribué à l’élaboration d’un référentiel sur la qualité d’accueil qui mentionne déjà cette interdiction, et cela leur donnera une assise encore plus forte pour conseiller les parents. En parallèle, je vais déployer une information directement auprès des parents des jeunes enfants en utilisant les courriers et messages de la Caisse d’allocations familiales et de la Caisse d’assurance maladie, avec des mentions dans le carnet de santé et le carnet de maternité. Et nous mènerons des campagnes de communication, de façon à ce que personne ne puisse nous dire : « Je ne savais pas. »
Vous avez en charge la famille dans un contexte de fort déclin démographique. Comment réarmer la France sur ce plan-là ?
Le constat que l’on peut faire est que le désir d’enfant des Français reste élevé, mais que c’est la capacité à le réaliser qui diminue. Ma responsabilité, en tant que ministre des Familles, est donc de faciliter la vie des parents et de les aider à exercer leur rôle. Cela commence, par exemple, par la garde de leurs enfants, pour faire en sorte que chacun des membres du couple puisse travailler en parallèle dans de bonnes conditions – je pense en particulier aux mères, qui se retrouvent trop souvent en situation de devoir choisir entre les deux. Jeudi dernier, j’ai publié un décret pour réformer une aide aux familles pour l’accès aux assistantes maternelles et à la garde d’enfant à domicile : le complément de libre choix du mode de garde. Cette réforme va permettre, dès septembre, une meilleure prise en charge du financement en fonction des besoins des familles, un soutien renforcé pour les familles monoparentales et une adaptation aux gardes alternées. Jusqu’à maintenant, il y avait trois types de forfaits, avec des restes à charge relativement élevés. Par exemple, pour un couple avec jusqu’à 4 000 euros de revenus et un enfant, le reste à charge pouvait être de 630 euros. Nous mettons en place un nouveau mode de calcul qui prend en compte le nombre d’heures nécessaires en fonction de l’activité professionnelle, du revenu, du nombre d’enfants du foyer. Dans le cas de ce couple avec des besoins de garde importants parce que les deux parents travaillent, le reste à charge diminuera de 130 euros.
Deuxième sujet : les familles monoparentales. Ce sont souvent des femmes, qui n’ont pas toujours d’amis ou de famille proche pour les épauler. Ce que je veux éviter, c’est l’enfant de 7-8 ans qui a la clef de la maison autour du cou parce qu’en sortant de l’école, il rentre tout seul chez lui sans personne pour le garder. Nous étendons l’accès à ce soutien financier pour la garde jusqu’aux 12 ans de l’enfant, contre 6 ans aujourd’hui.
Troisième élément : la structure familiale a considérablement évolué, et de nombreux couples séparés sont en garde alternée. Jusqu’à maintenant, seul l’un des deux parents pouvait bénéficier du complément de mode de garde. Il sera, à partir de décembre, accessible aux deux. Ce qui permettra que l’enfant puisse être gardé par la même personne, qu’il soit chez l’un ou chez l’autre de ses parents.
« Un nouveau congé, mieux rémunéré et plus souple »
La question du congé parental est aussi un enjeu sur lequel beaucoup de couples sont aujourd’hui indécis…
Le congé maternité couvre aujourd’hui seize semaines, dont dix après la naissance de l’enfant, à 100 % du salaire net. Parallèlement, le père a jusqu’à vingt-cinq jours de congé dans la limite de six mois après la naissance de l’enfant. Cela rend possible, au total, trois mois et demi pendant lesquels au moins un parent peut rester aux côtés du nouveau-né sans perte de revenus. Mais cela ne suffit pas toujours aux familles pour trouver un mode de garde permettant de reprendre le travail dans de bonnes conditions, ou encore si elles souhaitent rester un peu plus auprès de leur enfant.
Ce qui peut intervenir ensuite, aujourd’hui, est seulement la possibilité d’un congé parental d’éducation qui peut aller, dans la majorité des cas, jusqu’à deux ans, mais avec une rémunération fixe très faible de 450 euros mensuels. Trop souvent, les familles y recourent sur une longue durée pour cause de difficulté d’accès à un mode de garde, et ce sont les femmes qui le prennent dans l’immense majorité des cas, avec un éloignement prolongé de leur vie professionnelle.
Je vais défendre l’idée d’un nouveau congé, un congé de naissance, mieux rémunéré et plus souple d’usage, réparti entre les deux parents, permettant d’allonger la durée de présence de chacun d’eux auprès de leur enfant. Je souhaite vivement que nous le portions dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale.
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