Le 10 juin 2023, il succédait à Noël Le Graët, démissionnaire, à la tête du football français. Après dix-huit mois d’intérim, il était élu avec 55 % des voix face à la liste de Pierre Samsonoff, notamment soutenu par son prédécesseur – ce qui a laissé des traces dans leur relation. À 61 ans, Philippe Diallo, ancien directeur général de l’Union patronale des clubs professionnels (UNFP) et homme du sérail, a désormais les mains libres pour réformer un sport aussi populaire que vilipendé pour ses excès.
Son dossier prioritaire : les violences et les incivilités sur et autour des terrains, contre lesquelles il déclenche un plan d’une ampleur inédite. L’ex-meneur de jeu des jeunes du FC Nantes a pris une heure de son temps pour détailler ses mesures et faire le point sur une actualité très dense.
Le JDD. Quel est votre état d’esprit après ces deux premières années à la tête de la FFF ?
Philippe Diallo. Dès le début, je me suis efforcé d’appeler à l’unité, première condition pour l’efficacité, et d’engager de nombreuses réformes qui façonnent un nouveau visage pour la FFF. Les premiers mois ont été particulièrement délicats, avec un président qui venait de démissionner [Noël Le Graët, NDLR], une directrice générale qui avait quitté ses fonctions [Florence Hardouin], une équipe de France féminine qui implosait avec plusieurs joueuses qui ne voulaient plus venir, un plan de sauvegarde de l’emploi et une équipe de France A où la question des droits de l’image restait en suspens…
« Nous appliquerons la tolérance zéro contre les violences »
Deux ans après, elle a été positivement réglée pour l’équipe masculine comme pour l’équipe féminine, qui va jouer l’Euro en Suisse. Nous avons rétabli une gouvernance solide, assuré une partie de notre avenir à travers la renégociation de notre contrat avec Nike – qui va passer de 50 à 100 millions d’euros annuels en 2026 –, et pris de nombreuses mesures, dont la création d’un championnat de Ligue 3 et un grand plan de soutien et de développement pour les outre-mers.
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Parmi les dispositions votées par le Sénat cette semaine pour réformer l’organisation du sport professionnel figure le plafonnement de la rémunération des dirigeants de la Ligue (LFP) à 450 000 euros annuel. Est-ce symbolique ou symptomatique d’éventuels abus ces dernières années ?
Même si ces rémunérations peuvent paraître importantes à un grand nombre de nos concitoyens, je pense qu’il faut malgré tout, dans le cadre d’une société commerciale, laisser le soin aux actionnaires de définir la juste rémunération des dirigeants. C’est une réalité du marché et les clubs sont sans doute les mieux placés pour la définir, notamment dans le projet que nous portons, qui n’est plus d’élire mais de recruter des dirigeants pour leur compétence et leur expérience. Les meilleurs ont un prix.
La réforme prévoit-elle un changement de dirigeants à la LFP ou souhaitez-vous construire l’avenir avec l’actuel président Vincent Labrune ?
Je ne me suis jamais placé au niveau des personnes. Si le Parlement [le texte doit passer cet automne devant l’Assemblée nationale] fait de ces orientations la loi française, nous l’appliquerons, et le temps de l’incarnation viendra ensuite.
Donc vous n’excluez personne pour l’instant ?
Je n’exclus personne parce que ce n’est pas ma priorité du moment. Nos clubs ont beaucoup d’atouts, ils l’ont montré dans les compétitions européennes, mais aussi avec des records d’affluence : 28 000 spectateurs de moyenne par match, c’est formidable. Maintenant, il faut un cadre pour les optimiser.
Nicolas de Tavernost, l’ancien patron de M6 aujourd’hui directeur de LFP Media, a donné quelques informations sur l’éventuelle future chaîne qui retransmettra la Ligue 1 : abonnement à moins de 20 euros, huit matchs sur neuf, réductions pour les jeunes pour enrayer le piratage… Tout cela va-t-il dans le bon sens ?
Nicolas de Tavernost est un professionnel reconnu de tous, il est un atout pour notre football. Ces orientations vont dans le bon sens pour rendre nos matchs plus accessibles aux fans. Je me réjouis que ce projet de chaîne suscite un grand intérêt auprès de l’ensemble des médias, distributeurs et producteurs. Cela montre une vraie attractivité.
Appelez-vous les partenaires historiques, au premier rang desquels Canal+, à revenir officiellement à la table des négociations ?
Canal+ est en effet un partenaire historique du football français. Je veux rappeler que la FFF n’a jamais rompu avec lui. Nous sommes notamment liés par une collaboration étroite autour du foot féminin et nos relations ont toujours été bonnes. Je souhaite évidemment que Canal+ fasse partie de l’avenir du football professionnel français.
La victoire du PSG en Ligue des champions peut-elle changer l’économie du football français ?
C’est d’abord une formidable nouvelle, trente-deux ans après [la précédente victoire de l’OM en 1993]. Grâce à l’investissement des Qataris, c’est chose faite. On est très fiers pour eux et pour tout le football français, sur qui leur victoire rejaillit.
« Le Stade de France fait partie de notre histoire »
Je pense que le football de clubs en France est sous-valorisé : sportivement, car Lille, Brest, Monaco ou encore Lyon ont obtenu eux aussi de magnifiques résultats sur la scène européenne ; et économiquement, car je ne crois pas qu’il puisse valoir trois ou quatre fois moins que le football allemand ou italien. La victoire du PSG permettra peut-être de rétablir un certain nombre de vérités.
Les actes de violence et d’incivilités, sur et hors des terrains, se sont multipliés ces derniers mois, et l’image du football, professionnel comme amateur, en a pâti. Vous avez présenté hier un plan pour les juguler. Y a-t-il urgence ?
Les incidents plus ou moins graves sont trop fréquents. Ils touchent tous les territoires et tous les niveaux de compétition. Nous travaillons sur la question depuis des mois avec les services de la Fédération, et particulièrement la direction de l’arbitrage, en lien avec le ministère de l’Intérieur. Des mesures inédites seront prises sans délai pour mieux sécuriser le million de matchs joués sous l’égide de la FFF chaque saison, autour de trois axes : prévenir, protéger et sanctionner.
Parmi les nombreuses mesures mises en œuvre, nous allons par exemple travailler sur la sensibilisation des parents, créer un statut de délégué de match, instaurer des « temps morts » à l’initiative des arbitres pour calmer les tensions en cours de match, généraliser à tous les districts l’utilisation du carton blanc (exclusion temporaire), ou encore développer la formation continue des arbitres à la gestion de conflit. Dès la rentrée, dans 30 districts lors des rencontres « à risque », les arbitres seront équipés de caméras portatives, et nous installerons également des caméras automatiques au bord des terrains.
Ces dispositifs sont efficaces, les premiers retours le prouvent. Nous appliquerons la tolérance zéro, avec suspensions, radiations individuelles et collectives s’il le faut, nous systématiserons le dépôt de plainte en cas d’incidents graves. Il nous faut un traitement de choc vis-à-vis de ces violences qui sont inacceptables et totalement contre-productives pour reconstruire un football attractif.
Le foot amateur se sent souvent délaissé. Allez-vous le remettre au centre du jeu ?
Oui, et notamment grâce à la création d’un comité consultatif qui réunira 38 clubs tirés au sort sur nos 12 000, pour saisir directement le comité exécutif. Cela sera une courroie de transmission de leurs recommandations et de leurs attentes.
Dès l’automne, je réunirai une conférence nationale pour établir la feuille de route financière de la fédération. Nous présenterons un budget record de l’ordre de 300 millions d’euros, dans lequel les dotations pour le football amateur seront en progression de près de 12 %. Avant la mise en œuvre l’an prochain du nouveau contrat avec Nike, cela lui permettra d’exercer au mieux sa mission.
Plusieurs médias ont fait état ces derniers mois de tensions ou de lassitude chez les Bleus. Vous qui étiez à Stuttgart auprès d’eux la semaine passée, les avez-vous constatées ?
Je ne sais pas d’où sortent ces rumeurs mais les joueurs ont apporté les réponses sur le terrain. La saison des Bleus fut très belle. Didier Deschamps avait exprimé la volonté d’oxygéner son groupe. Douze joueurs présents à Stuttgart n’avaient pas participé à l’Euro l’an passé. Les performances de l’équipe s’en sont-elles ressenties ? Non. Première du groupe en Ligue des nations avec deux membres du Top 10, la Belgique et l’Italie, élimination de la Croatie en quarts et troisième au final après avoir battu l’Allemagne à domicile (0-2).
Même contre l’Espagne, où on a frôlé la catastrophe, elle n’a rien lâché et est revenue de 5-1 à 5-4. L’atmosphère est excellente dans le groupe, croyez-moi, et l’intégration des vice-champions olympiques 2024 se déroule parfaitement. Je voudrais aussi remercier les supporters qui n’ont jamais été aussi nombreux. Ils étaient 17 000 à Stuttgart. Cela clôt le débat sur le supposé désamour pour les Bleus.
L’annonce par Didier Deschamps de son départ en 2026 était-elle une bonne chose ?
Il y avait trop de questions sur ce sujet. Didier a tenu à clarifier sa situation et cela a peut-être fait baisser la pression. Il l’a fait de manière très professionnelle et, comme toujours, pour le bien de l’équipe de France.
Avez-vous défini un calendrier pour l’annonce de son successeur ? Quelle est la meilleure façon de procéder ?
Le moment venu, je serai prêt. Il faut d’abord passer les qualifications de la Coupe du monde cet automne, puis la jouer l’été prochain. Je proposerai ensuite, à ce moment-là, le successeur de Didier Deschamps. J’ai toujours souhaité respecter le plus possible le travail effectué par l’équipe en place pour qu’elle obtienne les meilleurs résultats possibles.
« Je fais partie de la génération Platini, je l’ai acclamé sur les terrains »
Elle doit évoluer dans la plus grande sérénité. Je me prépare sans précipiter les choses, nous avons encore un peu de temps.
Zinédine Zidane a récemment confié que ce serait un « rêve » pour lui de diriger les Bleus. Le message a dû vous toucher…
Je me réjouis qu’un grand joueur et un grand entraîneur ait un appétit d’équipe de France aussi fort. C’est formidable, oui.
Reverra-t-on les Bleus au Stade de France ? Quand prendrez-vous une décision finale ?
Nous avons été contraints de désigner dès le printemps nos stades pour cet automne. Nous avions privilégié le Parc des Princes en l’absence de désignation officielle du futur concessionnaire du Stade de France [GL Events a été confirmé jeudi comme nouveau concessionnaire pour les trente prochaines années]. Rien n’est encore écrit pour la suite.
Souhaitez-vous y revenir ?
Oui, parce que ce stade fait partie de l’histoire de l’équipe de France. Je n’oublie pas que c’est là que nous avons gagné notre première étoile en 1998. Il est évidemment très symbolique et permet de réunir de nombreux supporters. Contre la Croatie, nous étions à guichets fermés. Nous sommes très attachés au Stade de France, mais pas à n’importe quel prix.
Trois questions en forme de messages personnels pour terminer, si vous êtes d’accord. D’abord pour Michel Platini, qui fêtera ses 70 ans le 21 juin prochain…
Je lui souhaite un bon anniversaire. Je fais partie de la génération Platini, je l’ai acclamé sur les terrains. En tant que monument du football français, je voudrais lui dire qu’il est toujours le bienvenu à la FFF, les portes lui sont grand ouvertes.
Pour le vice-président de la FFF, Jean-Michel Aulas, qui pourrait se présenter à la mairie de Lyon…
Il a Lyon dans son cœur. Il a présidé pendant trente-six ans l’Olympique lyonnais et en a fait l’une des références de notre football. Aujourd’hui, il a peut-être d’autres ambitions. Et il est à mes côtés. Quels que soient ses choix, je le soutiendrai.
Enfin pour votre prédécesseur Noël Le Graët, qui s’est opposé à votre réélection et avec qui les relations semblent difficiles, pour faire dans la litote…
C’est très difficile de répondre. J’ai avec Noël Le Graët une relation qu’il a voulue compliquée.
Aimeriez-vous qu’elle soit plus simple ?
Bien évidemment. Je n’oublie pas que c’est lui qui m’a fait venir à la Fédération et m’a promu jusqu’au poste de vice-président. Je pense avoir toujours été correct vis-à-vis de lui. Je ne l’ai jamais trahi, je n’ai jamais prononcé de mot déplaisant à son encontre ni dénigré son bilan.
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