Encore un instant. Dans les jardins ensoleillés de l’Assemblée nationale, un député tire lentement sur sa cigarette. Sa collaboratrice accourt : « C’est bientôt à vous.
Notre homme a envie de se rendre en séance comme de se pendre : « Ma commission, dont tout le monde se fout, rend ses travaux sur un sujet dont tout le monde se fout. Mais bon, il faut bien faire semblant. »
Depuis quelques mois, un vent de déprime parcourt les couloirs du palais Bourbon. Et qu’on ne vienne pas dire aux députés qu’ils n’ont jamais eu autant de pouvoir, comme le répète le ministre des Relations avec le Parlement Patrick Mignola. Certes, ce propos pourrait se défendre dans une chambre habituée au compromis. Pas dans une Assemblée éclatée en trois blocs dont chacun est à la merci des deux autres. D’autant que la situation risque de se tendre un peu plus à l’approche de la présidentielle – l’esprit de compromis ne pèse pas lourd face aux stratégies individuelles.
Le flou de la méthode Bayrou et l’absence de grandes réformes de fond n’arrangent rien. Édouard Philippe n’a peut-être pas tort lorsqu’il affirme que rien de décisif ne se fera dans les deux ans. « Ça m’ennuie de le reconnaître, mais il a raison. On le constate tous les jours à l’Assemblée », souffle un député du MoDem proche du Premier ministre.
La suite après cette publicité
Il ne se passe rien, la léthargie s’installe
Mathieu Lefèvre, député EPR
Ces derniers mois, le quotidien des parlementaires se résume, pour l’essentiel, à l’examen de propositions de lois microtechniques (lutte contre le frelon asiatique, maintenance des défibrillateurs automatisés, etc.), à voter des résolutions sans valeur contraignante et à courir les commissions. Cette routine inspire une image parlante au député Harold Huwart : celle d’une mouche bloquée dans un bocal. « Elle s’agite en tous sens, mais fait désespérément du surplace. Comme nous », lâche-t-il d’un air désolé.
Rarement les députés auront trouvé si peu de sens à leur action, estime cet historien de formation. Comment en trouver lorsqu’on demande à 577 députés de débattre de textes qui, en temps normal, relèveraient d’un simple arrêté ministériel ? « Dans n’importe quel autre pays, les parlementaires auraient dégagé une majorité de projet », se lamente un conseiller du gouvernement. Oui, mais voilà, dans ce domaine, la France cultive son exception. Circonstance inédite : pour la première fois depuis 1958, l’Assemblée nationale fonctionne sans cohérence majoritaire. Ni le président de la République ni le Premier ministre – de surcroît de cohabitation – ne disposent d’un soutien clair et stable du palais Bourbon. Conséquence : « Il ne se passe à peu près rien, la léthargie s’installe », résume le député EPR Mathieu Lefèvre. Plus inspiré, ce conseiller ministériel convoque Schopenhauer pour décrire cette chambre ingouvernable : « La vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, passant de la souffrance au désir, à l’ennui. »
Même l’absentéisme, devenu chronique, ne suscite plus guère de commentaires. Depuis la dissolution surprise de juin 2024, chacun a compris qu’il faut passer du temps en circonscription. Un changement d’ambiance que perçoivent les agents du palais Bourbon. Les plus anciens font remonter la rupture à la dernière réforme des retraites, passée à coups de 49-3 par le gouvernement de Borne : « La situation s’est nettement dégradée à ce moment-là. On n’a jamais retrouvé la sérénité d’avant. La dissolution n’a fait qu’aggraver le malaise. » Les visiteurs, eux aussi, sont parfois troublés par le spectacle offert par l’Assemblée. Croisée à la sortie d’une séance de questions au gouvernement, Brigitte, une retraitée venue spécialement de Valenciennes, déplore le contraste entre la solennité du lieu et l’attitude de certains élus, pointant leur accoutrement : « Ces gens oublient qu’ils ne se représentent pas leur petite personne mais une institution. » Harold Huwart, jamais avare d’un bon mot, abonde : « L’Assemblée est un temple peuplé de pharisiens. » Le tableau est-il vraiment aussi sombre que le suggèrent ces témoignages ?
L’Assemblée est un temple peuplé de pharisiens
Harold Huwart, député radical
Un vieux routier du palais Bourbon préfère voir le verre à moitié plein : « La statistique dément le déclinisme. Il n’y a jamais eu autant de commissions mixtes paritaires conclusives que depuis trois ans. Et sur les 27 propositions déposées depuis le début de la mandature, 17 émanent des députés. » Cela dit, il comprend la frustration de ceux qui regrettent l’absence de textes structurants, tout en rappelant que la deuxième moitié de mandat est rarement propice aux grandes réformes. Et pourtant, entre la crise économique, le plan social à bas bruit qui touche les petits commerces et le contexte international tendu, les urgences s’accumulent.
Au sentiment d’impuissance des députés s’ajoute celui d’être éclipsés par le Sénat, jugé plus fiable par l’exécutif. « J’ignorais que nous avions changé de Constitution », ironise un proche de Gabriel Attal en référence au poids pris par la Haute Assemblée dans la mécanique parlementaire. Et de rappeler que ses membres ne sont pas élus au suffrage universel direct. « Une fois qu’on a dit ça, on n’a toujours pas de majorité à l’Assemblée. Le Sénat, lui, en a une avec qui on peut bosser. Alors ma foi, les états d’âme des députés… », balaie un soutien du Premier ministre. Vivement les vacances !
Source : Lire Plus





