Il est 20 h 35. L’émission « Face à l’info » vient de se terminer. Je m’apprête à quitter l’immeuble. J’aperçois un homme qui me fixe, debout sur les marches, à l’extérieur du bâtiment. Élancé, plus de 75 ans, des lunettes de vue, une casquette. Il a l’air très déterminé à me parler. Il se dirige en effet droit vers moi avec un regard que je n’arrive pas à analyser. Qui est cet homme ? Est-il équilibré ? Veut-il un selfie ? Veut-il me donner quelque chose ?
– Bonsoir Christine Kelly, lance-t-il d’une voix ferme.
– Bonsoir, Monsieur.
Je souris. Il reste figé là, comme s’il attendait autre chose. Je poursuis mon chemin, mais il me rattrape.
– Christine, Christine ! Je suis François D.
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– Euh…
– Mon nom ne vous dit rien ? poursuit-il avec un ton un peu plus ferme.
– Non, Monsieur, je suis désolée.
– C’est moi, c’est à moi que vous envoyez des SMS ! lâche-t-il.
Je me souviens de ce jour d’été, il y a une quinzaine d’années, où deux jeunes filles m’avaient interpellée de la même façon dans un aéroport. J’étais entourée de toute ma famille. Ces jeunes filles avaient pénétré notre cercle de rires et d’accolades : « C’est bien vous qui écrivez à mon père ? Hein ? » Elles m’avaient ensuite assaillie d’insultes en tout genre, prêtes à en venir aux mains. Devant leur violence, mon frère m’avait exfiltrée et accompagnée pour porter plainte. C’est au tribunal que j’ai réalisé comment leur père avait réussi à embarquer toute sa famille dans un incroyable et dangereux délire. Il faisait croire, lettres à l’appui, à son épouse et à ses filles qu’il développait une relation particulière avec moi, la journaliste qu’ils regardaient, derrière l’écran.
Tout avait commencé entre eux par des échanges sur Facebook, encore un faux compte utilisant mon nom
François D. semble sûr, lui aussi, de recevoir des messages de ma part. Se justifier, c’est s’accuser. Je suis déjà en retard, je tourne les talons, gardant mon sourire bien accroché. Mais il me poursuit en me montrant les échanges sur son portable. Je découvre alors que François et « Christine Kelly » échangent depuis plus d’une semaine : photos, confidences… « Christine » le complimente. François se confie entièrement à « Christine » à travers des échanges de plus en plus intimes. Il se livre sur sa santé, son endoscopie qui doit être réalisée demain. Tout avait commencé entre eux par des échanges sur Facebook, encore un faux compte utilisant mon nom. Mais François avait tenu à passer derrière l’écran.
Une question de pouvoir
L’abus de faiblesse est une forme de maltraitance avec, bien souvent, ce rapport de pouvoir : l’agresseur a le dessus sur sa victime, trop faible, dépendante ou effrayée pour se défendre. « Qui est le plus fort ? » aurait crié Quentin, 14 ans, en frappant de sept coups de couteau mortels Mélanie, 31 ans, surveillante dans son collège à Nogent, en Haute-Marne, ce 10 juin. D’où aurait-il pu prendre sa force ? Le virtuel regorge de violence. Ces vidéos spécialisées dans l’égorgement, le viol, le meurtre, l’humiliation de l’autre, dans les jeux vidéo, films, séries, ou le dark web, tout est si accessible. Comment ne pas voir les notions de vie et de mort ébranlées après avoir visionné une série comme Squid Game, par exemple ? Je connais des enfants de 8 ans qui ont regardé cette série coréenne. Elle m’avait traumatisée par sa violence pendant plusieurs semaines. Moi, adulte. Comment était-il possible que ces enfants aient vu cette série ? Que regardent nos enfants sans qu’on le sache ? Quel est l’impact du monde virtuel sur nos enfants, nos ados, surtout lorsque l’éducation, d’où que l’on regarde, défaille ?
Trop de parents comptent sur l’école pour éduquer, accomplir ce qu’ils évitent de faire
Trop de parents comptent sur l’école pour éduquer, accomplir ce qu’ils évitent de faire. Combien offrent un écran à leur enfant sans vouloir admettre que cet outil peut aussi déboucher sur un accès direct à l’utilisation d’un couteau ou d’une machette sur un être humain ? Interdire la vente de couteaux aux mineurs, telle est la volonté du gouvernement depuis le meurtre de Mélanie, mais ceux qui tiennent le couteau sont ceux qui se nourrissent derrière l’écran en gardant le même sourire, la même apparence angélique, malgré leur mental affecté, infecté par le virus d’une autre puissance éducative.
Ce déni des parents
Derrière l’écran, en quelques clics et tutos, certains deviennent influenceurs, dealers, créent leur business. Cela fait des années qu’ils sont biberonnés à l’éducation derrière l’écran. Certains gagnent plusieurs milliers d’euros chaque mois, à 13 ans. Le grand écart avec l’instruction à l’école. Ils se fichent de préparer leur avenir, ils veulent tout, aujourd’hui. Combien sont-ils à passer la nuit derrière l’écran et à dormir en cours ? Ce phénomène s’est amplifié depuis une bonne dizaine d’années ; des spécialistes ont pourtant alerté. Tous savent que la vigilance est impérative. Mais des parents se contentent du fait que leur enfant aille en cours, et se rassurent ainsi. À l’école de se charger de tout. L’écran fait alors l’éducation : l’empathie ou la compassion ont laissé place à la déshumanisation, l’humiliation, l’escroquerie, la pornographie, le sang, le meurtre, la déchéance, la souffrance. Sans émotion.
Les manipulations émotionnelles, psychologiques, les fraudes financières, atteintes à la dignité et à la confiance se multiplient, mais seul le plaisir compte, la jouissance de l’instant. Tout est possible. Vous seul avez le pouvoir. Un jeu virtuel qui se poursuivra tôt ou tard dans le réel.
François, tremblant, choqué, m’explique qu’il va porter plainte dès demain. Le seul moyen pour lui de retrouver une certaine dignité. Après quelques pas, je me retourne, il s’était assis, visiblement effondré.
Le virtuel n’est pas le réel.
Ils sont si nombreux à jouer avec le réel.
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