Depuis sept mois, un homme, un écrivain, un de nos compatriotes est prisonnier et otage d’une dictature militaro-islamiste, l’Algérie. Cet homme est prisonnier et otage comme le peuple algérien l’est également, enfermé dans la neurasthénie des fictions idéologiques de ses dirigeants, dont la politique a conduit depuis soixante ans le pays à la paupérisation et à l’absence de démocratie.
L’affaire Boualem Sansal est bien sûr d’abord révélatrice de la situation algérienne, où une oligarchie, très souvent divisée par ailleurs, a capté le pouvoir au prix de la répression et de la corruption. Depuis 1962, les factions issues du parti unique ne cessent de s’y affronter au moyen de purges et de retournements d’alliances qui opèrent comme autant de processus autorégulateurs permettant au régime de se perpétuer et de se reproduire au gré de visages successifs, qui tous sont in fine dépendants de la junte qui, derrière le rideau, manœuvre un système polyarchique.
C’est parce que son hérétisme exhume la facticité continue du pouvoir des maîtres d’Alger et qu’il remet en cause un récit dont les racines plongent dans un détournement de la vérité historique, sociale et culturelle de l’Algérie que Boualem Sansal a été arrêté.
Il l’a été aussi parce qu’il porte cette part française que les potentats algérois abhorrent selon les circonstances : anti-français dans leurs discours officiels, mais secrètement attachés à leurs liens avec la France dès lors qu’il s’agit de leurs intérêts familiaux. Cette tartufferie est d’autant moins visible qu’elle bénéficie de la complaisance des autorités françaises qui, par un prétendu réalisme diplomatique, ne veulent en aucun cas la dénoncer. Boualem Sansal paie sa liberté de ton deux fois : en Algérie évidemment, mais aussi en France, où il se voit critiqué violemment parfois par les agents d’influence du régime algérien, qui usent et abusent de notre tolérance démocratique et médiatique, et soutenus du bout des lèvres aussi — comme presque gênés de leur zeste d’« audace », ne visant pourtant qu’à rappeler quelques principes fondamentaux — par des responsables officiels, la main sur le frein.
Un rapport de force que la France ne veut pas assumer
Cette tenaille de la répression et de la pusillanimité en vient à cogérer depuis sept mois un scandale humain, auquel il convient de rajouter le mutisme de la Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Madame Kallas, qui n’a donné aucune suite à ce stade à la résolution votée par le Parlement européen en janvier, et dont l’un des considérants assortissait la renégociation de l’accord UE/Algérie de la libération immédiate et sans condition de Boualem Sansal.
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Ce dernier est devenu le miroir d’un rapport de force que la France ne veut pas assumer. Lui, l’homme de la tradition littéraire française, impertinente, critique, humaine, matinée de la puissance métaphorique de l’Orient compliqué, de son cachot est un homme désespérément debout, quand la génuflexion de la France officielle se veut le seul espoir de le libérer. À front renversé, c’est néanmoins le grand écrivain, dont l’humilité témoigne de la sagesse, qui indique la voie du courage et de l’efficacité, là où la stratégie de la réserve est celle-là même dictée par les geôliers, qui rêvent non seulement d’emmurer ad vitam aeternam le romancier pour en faire un exemple — comme ils entendent également réduire au silence son alter ego Kamel Daoud —, mais aussi de faire taire ici, en France et en Europe, ceux qui ont compris que sans « bruits et clameurs », il n’y a place que pour « la défaite et le déshonneur »…
*Arnaud Benedetti est rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire et professeur associé à l’Université Paris Sorbonne
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