Ah, le Festival d’Avignon… Son In et son Off, ses salles pleines ou à moitié vides, ses parades promotionnelles, ses « tracteurs » aux tee-shirts flashy et leurs détracteurs élitistes ne jurant que par un certain théâtre, Johann Dionnet connaît bien : il y a participé à huit reprises pour autant de spectacles différents. Le comédien vu chez Alain Chabat (Santa & Cie), Albert Dupontel (Adieu les cons) ou Dominik Moll (La Nuit du 12) pourrait vous parler des heures durant de ses expériences vécues lors de la manifestation culturelle : de la comédie (humaine) qui s’y joue hors représentation, entre les fêtes, les histoires d’amour ou de sexe, les ego et les rivalités ridicules ; comme des metteurs en scène qui montent leurs pièces avec leurs propres deniers ou des comédiens payés un soir sur deux.
À la fois comédie romantique, peinture gentiment moqueuse du milieu, déclaration d’amour à son art et hommage aux acteurs s’escrimant à vivre de leur passion (la grande majorité de la profession), Avignon amuse autant qu’il touche par sa sincérité. L’histoire de Stéphane (impeccable Baptiste Lecaplain), acteur fauché qui rejoint la Cité des papes avec sa troupe. Il y recroise par hasard Fanny (lumineuse Elisa Erka), rencontrée quelques années plus tôt pendant un stage, dont il tombe à nouveau sous le charme. Elle joue dans Ruy Blas, lui dans un boulevard.
Un quiproquo l’amène à prétendre qu’il incarne Rodrigue dans Le Cid. Dialogues ciselés, rythme enlevé, seconds rôles inspirés (Alison Wheeler, Lyes Salem, Rudy Milstein et Dionnet lui-même) : le charme opère. La magie du lieu aussi, au détour d’un beau plan-séquence nocturne au Palais des papes.
Le film donne à ressentir l’atmosphère si particulière du festival tout en montrant le mépris de classe, à travers la hiérarchisation des œuvres pouvant exister lors de cet événement, qui n’est autre qu’un reflet de la société. Mais sans jamais céder à la charge moralisatrice, comme rattrapé par le col par une réelle tendresse. Si tout ne se vaut pas, rien ne vaut davantage que la diversité. Le réalisateur, lui, a joué du répertoire comme des pièces grand public, foulé les planches du théâtre subventionné comme celles du privé.
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« Mon film est le bilan de dix ans de carrière »
Il a pu constater, sous le soleil d’Avignon, que les plus élitistes n’avaient pas le monopole du dédain imbécile : « Quand tu fais du boulevard, il y des personnes qui te disent : “tu te mets une plume dans le cul et tu fais prout prout”, mais dans le cas contraire, tu entends aussi des “ah ouais, ton truc où tu portes des collants verts là ?” Les gens se comparent parce qu’ils ont besoin de savoir où ils en sont par rapport aux autres. C’est un réflexe de défense. » En cela, Avignon parle à la fois de la peur du jugement, des mensonges ou des postures protectrices qu’elle génère et du regard pas toujours flatteur qu’on pose sur soi-même.
Johann Dionnet confie avoir donné à chaque personnage de sa comédie des défauts ou des traits qui sont les siens. Aussi, le manque de confiance en soi de Stéphane ne lui est guère étranger. « Le mec qui pense qu’il n’est pas assez bien pour être aimé, ça a été moi pendant des années, poursuit-il. Quand j’étais séduit par des femmes, j’étais persuadé qu’elles ne me regarderaient jamais. »
Sur le plan professionnel également : « Comme tout le monde au début lorsqu’on n’a pas les codes. Avant le théâtre, j’ai fait une école d’ingénieur. Je fonctionnais donc à la note, mais ça ne marche pas comme ça. Il n’y a pas d’attente à avoir : ce ne sont que des propositions qui, après, ne nous appartiennent plus. Certains comédiens le comprennent très vite, pour d’autres c’est plus compliqué. » Ce fils d’un prof de sport et d’une informaticienne ayant pris des cours de théâtre dès son adolescence en Seine-et-Marne a longtemps hésité avant de se lancer : « Un jour, mon père m’a dit qu’acteur, c’était 90 % de chômeurs. »
Il ne bifurquera qu’après son stage de fin d’études dans une entreprise qui, pourtant, lui proposait un CDI. S’ensuivent la précarité des petits boulots, un job de réalisateur dans une chaîne d’info sportive et des cours de théâtre suivis en parallèle. Puis des rôles, dans des pièces classiques ou des spectacles pour enfants au sein de la compagnie Le Grenier de Babouchka, dirigée par son prof Jean-Philippe Daguerre, ainsi que dans La Troupe à Palmade, intégrée en 2012. « Dans Avignon, il y a des acteurs de ces deux familles de théâtre qui sont les miennes, souligne-t-il. Le film est un bilan de dix ans de carrière. » Quelque chose nous dit que le meilleur reste à venir.
Avignon ★★★ de Johann Dionnet, avec Baptiste Lecaplain, Alison Wheeler. 1 h 42. Sortie mercredi.
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