Dans La Route de la servitude, son ouvrage le plus connu, Friedrich Hayek mettait en garde les États contre la logique de la guerre totale. En pleine Seconde Guerre mondiale, il expliquait de quelle manière les démocraties libérales risquaient de se dénaturer en imitant sans même s’en rendre compte l’ennemi qu’elles combattaient. La mobilisation totale des ressources nationales pour en finir avec un empire totalitaire risquait d’entraîner une forme de totalitarisation irréversible du monde libre.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Bertrand de Jouvenel dira la même chose dans Du Pouvoir, un livre devenu un classique instantanément : « Quand l’adversaire, pour mieux manier les corps, mobilise les pensées et les sentiments, il faut l’imiter sous peine de subir un désavantage. Ainsi, le mimétisme du duel approche du totalitarisme les nations qui le combattent. » Hayek comme Jouvenel étaient des libéraux, inquiets que la légitime croisade contre l’URSS n’abîme spirituellement et institutionnellement le monde libre.
À certains égards, les partisans de cette croisade connaissaient ses risques, même s’ils s’imaginaient qu’il serait possible de faire refluer l’État ensuite, en le ramenant à sa fonction première, beaucoup plus modeste. L’histoire du XXe siècle a néanmoins suivi son cours, comme on pouvait s’y attendre, mais la mouvance libertarienne, globalement, est demeurée fondamentalement antiguerre – en anglais, on dit antiwar, la formule est peut-être plus parlante. Je dis antiguerre mais pas pacifiste, car le pacifisme est niais, et croit à la réconciliation des hommes et des âmes sur cette terre.
La mouvance antiguerre voudrait se contenter de réduire la fonction militaire à la défense nationale sans la mettre au service de quelque intervention extérieure que ce soit. Justus D. Doenecke a fait le récit de cette mouvance dans l’histoire américaine au long du XXe siècle, en rappelant comment ceux qui refusaient la participation des États-Unis aux guerres extérieures, qu’il s’agisse de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, ou de la guerre froide, furent persécutés et traités comme des parias. Et on peut être en désaccord avec eux tout en reconnaissant avec eux que le militarisme engendre toujours l’étatisme.
Ce n’est pas trahir la résistance ukrainienne de constater que le péril russe est instrumentalisé
D’ailleurs, le libertarianisme d’après la guerre froide fut la première tendance à mettre en garde contre les guerres en chaîne du nouvel ordre mondial, censées apporter partout la démocratie, comme on l’a vu avec la première guerre d’Irak, puis la seconde, sans oublier l’intervention en ex-Yougoslavie, notamment au Kosovo, considérée par plusieurs comme une forme de répétition générale illustrant ce que voudrait dire demain une guerre perpétuelle pour les droits de l’homme – comme la lutte contre l’insécurité justifie aujourd’hui une suspension progressive mais généralisée des libertés.
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Et ce n’est pas trahir la résistance ukrainienne à l’impérialisme poutinien de constater qu’aujourd’hui, le péril russe est instrumentalisé en Occident pour justifier la répression de l’opposition intérieure, la logique de l’affrontement mondial à venir permettant de neutraliser toutes les dissidences s’exprimant en matière de politique intérieure. La simple résistance à la globalisation du conflit russo-ukrainien passe désormais pour du collaborationnisme moscoutaire.
Est-il exagéré de considérer que l’extrême centre a traité depuis le début l’invasion de l’Ukraine comme un clin d’œil de la Providence, lui permettant de se maintenir au pouvoir en réclamant désormais le monopole du patriotisme, alors qu’il consent à l’immigration-submersion et au sacrifice de la souveraineté nationale dans le délire mondialiste. On peut en avoir l’impression en lisant Notre guerre, le crime et l’oubli : pour une pensée stratégique, de Nicolas Tenzer, un livre étrangement célébré pour son courage et sa lucidité. J’y ai vu l’ouvrage d’un illuminé convaincu que le triomphe ultime de la démocratie planétaire justifie la guerre globale, la guerre totale.
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