Dans un contexte où le sentiment d’impunité et de faiblesse de la réponse pénale gagne du terrain, l’avocat Fabien Rajon livre aux victimes un « manuel de combat » pour comprendre leurs droits et ne pas se laisser démunir par le système judiciaire. Face au Guide du manifestant arrêté édité par le Syndicat de la magistrature, son Guide de défense des victimes (Mareuil) s’adresse à tous ceux qui veulent s’armer contre l’injustice et l’absence de réparation.
Le JDNews. Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Me Fabien Rajon. Je me vois comme un avocat quotidiennement aux côtés de ses clients victimes, qui participe à la vie de la cité et qui veut apporter sa pierre à l’édifice sur les sujets qui lui tiennent à cœur. Défendre les intérêts des victimes rejoint aussi une conception et certaines convictions que je porte : l’envie d’être utile à ceux qui ont affronté des épreuves et de rééquilibrer les choses.
C’est un « guide de combat », dites-vous. Aujourd’hui, les victimes doivent-elles se battre ?
On doit déjà connaître ses droits. Et mon objectif, c’est de donner à tous les clés pour comprendre leurs droits. Nul n’est à l’abri de voir son destin basculer. Regardez les statistiques : 3 millions de victimes d’infractions pénales en France chaque année. Les victimes ne s’inscrivent pas dans une posture larmoyante. Elles ont besoin d’une aide concrète, efficace, pugnace.
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Est-ce à dire que la justice n’est pas suffisamment présente à leurs côtés ?
La parole des victimes doit être prise en compte. Elles ont des prérogatives. Pas uniquement lors du procès, mais aussi en amont pendant le temps de l’instruction. Elles peuvent faire des demandes d’actes et ont un rôle à jouer. De ce point de vue, elles sont effectivement à leur place. Mais il ne faut pas tomber non plus dans une dérive victimaire. L’auteur doit répondre de ses actes face à la société, et pas simplement face à la victime. Je ne pense pas que la privatisation du procès pénal, au bénéfice de la victime, soit une perspective pertinente.
Concernant l’indemnisation des victimes, y a-t-il eu des progrès ?
Clairement, ils sont considérables en matière de prise en compte des différents postes de préjudice et d’individualisation de la réparation. Ma conviction est que le droit des victimes va dans le sens de l’histoire. S’il y a beaucoup de progrès à faire en matière de répression pénale, concernant l’indemnisation il y a eu un bond en avant.
« Ma conviction est que le droit des victimes va dans le sens de l’histoire »
Les montants d’indemnisation augmentent ?
Il y a quelques décennies, l’indemnisation était forfaitisée. Aujourd’hui, elle est beaucoup plus précise et détaillée. Certains postes de préjudice qui n’existaient pas ont été consacrés par la jurisprudence : le préjudice sexuel, le préjudice d’établissement – c’est-à-dire la capacité à fonder un foyer et à porter un projet familial –, le préjudice exceptionnel des victimes de terrorisme.
À quels problèmes les victimes que vous accompagnez sont-elles confrontées principalement ?
En premier, la lenteur de la réponse pénale. Et deuxièmement, l’expertise médico-légale. C’est-à-dire le fait d’être convoqué devant un médecin et de devoir faire la démonstration de son préjudice. Deux faits identiques mais visant des victimes aux profils distincts vont donner lieu à des indemnisations distinctes. Or, raconter et démontrer sa vie d’avant nécessite de retrouver les traces de cette vie : des factures, des photos, des témoignages…
Quels conseils donneriez-vous aux victimes ?
Savoir bien s’entourer. D’un avocat mais aussi d’un médecin-conseil qui va les assister lors des opérations d’expertise, pivot central de la réparation du dommage corporel. C’est cet acte qui va figer le préjudice de la victime et qui nous permet ensuite, devant le juge, d’aller solliciter une indemnisation.
Vous avez été l’avocat de Jennifer de Araujo, la maman de Maëlys, enlevée et tuée par Nordahl Lelandais. Que se dit l’avocat en apprenant qu’il a pu être papa alors qu’il est en prison ? Qu’il a même pu changer de nom, d’état civil ?
La révolution pénale tarde à arriver. Il y a un vrai sujet qui, je pense, fait consensus aujourd’hui dans la société sur le laxisme de la réponse pénale. Beaucoup de travail reste à faire pour restaurer l’autorité de l’institution judiciaire et donc sa crédibilité. Quand mes clients apprennent ce que vous évoquez, ils ont quelques raisons d’être révoltés.
Comment préparez-vous vos clients à la pression des affaires médiatiques ?
Heureusement, l’actualité passe vite. Même très médiatisée, l’affaire Maëlys ne dure qu’un temps. Ce qui n’est pas forcément un mal pour les victimes qui vont pouvoir retrouver, peut-être, un peu plus de sérénité. Dans celle-ci précisément, la frénésie médiatique a été particulièrement dure à vivre. Quand vous avez des journalistes qui planquent devant le domicile de la famille, quand des mineurs sont sollicités par des médias en sortant de l’école… croyez bien que c’est effectivement lourd et difficile à porter.
Plus difficile que si l’affaire était restée dans une forme d’anonymat ?
Je parle de la médiatisation en tant que telle, pas du soutien de la population. Le fait d’en parler et que le sujet soit abordé, je veux bien le concéder, marque l’inacceptable. Mais je dirais que le bilan global de la médiatisation pour la famille est plutôt négatif. S’ils avaient pu s’en passer, ils l’auraient fait bien volontiers.
Guide de défense des victimes, Fabien Rajon, Mareuil, 184 pages, 18 euros.
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