C’est une profession toujours nimbée d’un certain mystère, discrète, influente et un brin sulfureuse, ce qui a le don d’irriter ses personnalités les plus emblématiques dont certaines occupent le terrain depuis des décennies. Réunie lundi à Paris à l’initiative de l’Union des agents sportifs français (UASF), son syndicat créé en 2003, elle a décidé d’ouvrir ses portes et de mêler à ses échanges les dirigeants des clubs professionnels, locaux comme étrangers, les sociétés de services aux joueurs ou encore la presse spécialisée. Nom du nouvel événement : « Forum Mercato ». « On essaie d’associer business et convivialité », résume le fondateur et président de l’UASF Stéphane Canard, premier agent de l’histoire licencié Fifa en 1995.
Chaque club ou entreprise possède un box dédié pour ses rendez-vous, mais la majeure partie des discussions se déroule de façon informelle autour des tables hautes du Pub Gallia, dans les entrailles du stade Jean-Bouin – futur antre du Paris FC. Le président de la Fédération française de football (FFF) Philippe Diallo a fait le déplacement et multiplie les poignées de main avant de s’isoler quelques minutes avec les organisateurs. « Dans un contexte difficile, sa venue est plus qu’un symbole », se félicite Bruno Satin, l’un des vice-présidents de l’UASF.
Vers un numerus clausus
Les participants s’accordent sur au moins trois points : la nocivité croissante des « entourages » des joueurs, parents, cousins, amis, qui interviennent de façon anarchique, menaçante, voire illégale, dans leurs carrières ; l’inégalité de l’exercice du métier d’agent suivant les pays, la France étant l’un des plus réglementés et contrôlés au monde ; enfin, la crise des droits télé qui va durablement affaiblir les finances de la majorité des clubs, et donc les possibilités de transferts.
« On est clairement entrés dans une nouvelle période, confirme Michael Manuello, également vice-président du syndicat, à la tête d’un portefeuille de joueurs incluant Olivier Giroud ou encore l’espoir rennais Jérémy Jacquet. L’économie de notre football se sentait encore florissante grâce aux montants des transferts, mais leur nombre diminue. Les clubs possèdent trop d’éléments sous contrat. Philippe Diallo veut revenir à un numerus clausus aux alentours de 25 joueurs, ce que nous soutenons. Nous, les agents, sommes souvent montrés du doigt, et c’est vrai qu’on fait partie des gagnants du système. Mais la responsabilité de la folie dépensière du foot incombe avant tout aux clubs. Dès que quelque chose ne va pas, ils vendent, ils achètent. Plus personne ou presque n’a le temps, la pression du résultat immédiat est trop forte. »
Il y a cinq ans, les droits télé globaux de la Ligue 1 dépassaient le milliard d’euros. Aujourd’hui, alors qu’on ne sait toujours pas qui diffusera la prochaine saison, ils pourraient tomber à 300 millions avant même le passage du fonds d’investissement CVC, qui ponctionne 13 % des recettes de la Ligue (LFP) depuis qu’il a (aurait ?) contribué à sauver le foot professionnel français en 2022 avec un apport de 1,5 milliard d’euros. Les pensionnaires de l’élite sont condamnés à se serrer la ceinture, tout en s’imposant un régime spartiate.
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« Les premières victimes seront les joueurs proches de la trentaine, poursuit Manuello. Pendant des années, ils ont été très bien payés et leurs contrats pèsent terriblement sur les finances des clubs, qui ne peuvent plus se permettre de sortir 150 000 euros par mois pour un élément pas forcément titulaire et dont la valeur à la revente sera très limitée. » Quelques-uns des dirigeants présents acquiescent en « off ». « On est en train de repenser notre stratégie en intégrant davantage de jeunes auprès des tauliers, dont le nombre et les salaires vont diminuer », souffle ainsi le directeur sportif d’un club historique. Pour la majorité d’entre eux, la masse salariale pourrait diminuer de moitié ces prochains mois.
« Les dispositions françaises sont justes, mais elles nous pénalisent par rapport à la concurrence étrangère »
Dans ce marasme « évitable mais qu’on n’a pas voulu éviter », deux catégories vont continuer de tirer leur épingle du jeu : les espoirs et les stars identifiées. La rareté et la valeur marketing de ces dernières en font la matière première de l’économie du football. Quant aux jeunes, principalement entre 18 et 22 ans, la promesse de juteux retours sur investissement rend parfois fous certains acteurs capables d’aligner des dizaines de millions pour des éléments encore inexpérimentés. Comme dans le cas extrême de Florian Wirtz (22 ans), la pépite du foot allemand transférée de Leverkusen à Liverpool pour près de 150 millions d’euros, tous les chemins ou presque mènent outre-Manche. Sunderland, qui vient de remonter en Premier League, le plus haut des quatre échelons professionnels anglais, est assuré de toucher 240 millions d’euros, soit approximativement le budget de l’Olympique lyonnais. Manuello : « L’an passé, la première division anglaise a engendré à elle seule 450 millions d’euros de commissions d’agents. En France, tout compris, on atteint à peine 150 millions. »
Les représentants de l’Hexagone déplorent des règles disparates : les commissions de leurs homologues britanniques ne sont pas limitées, contrairement aux leurs qui ne doivent pas dépasser 10 % du montant du transfert, et les commissions sur les mineurs sont interdites, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs. « Les dispositions françaises sont justes, mais elles nous pénalisent par rapport à la concurrence étrangère », explique l’agent.
La concurrence américaine
Une concurrence de plus en plus puissante et organisée, telle celle des fonds américains qui investissent désormais carrément dans des sociétés… d’agents de joueurs. « Ce phénomène est une vraie menace, prévient le patron de One Team Football. Dans cinq ou dix ans, en concentrant la majorité des meilleurs joueurs, ces structures pourraient devenir plus puissantes que les clubs eux-mêmes. En ce moment, à Toulouse, c’est une énorme boîte d’agents anglaise [CAA Stellar, qui représente 900 joueurs, NDLR] qui est mandatée pour trouver le nouveau président. » Un autre habitué du milieu tranche : « Si j’étais dirigeant d’un club de Ligue 1, je n’enverrais plus mes jeunes dans les équipes nationales. Tous les recruteurs étrangers y font leur marché, parfois en proposant aux familles des sommes folles. »
L’ombre des fonds d’investissement dans les sociétés d’agent
L’horizon semble donc durablement bouché pour le football professionnel tricolore. Sauf s’il joue intelligemment de ses atouts, selon Michael Manuello : « La France est avec le Brésil le pays qui forme le plus de joueurs. C’est un levier économique fondamental. Et puis le PSG l’a prouvé, ce n’est pas forcément avec les éléments les plus expérimentés, ni en les changeant tous les ans, qu’on fait les meilleures équipes. Nos clubs doivent travailler en profondeur et croire davantage en leurs joueurs. Je ne pense pas que le spectacle va pâtir de la crise des droits télé, certaines équipes nous ont fait rêver la saison passée et la dramaturgie de la dernière journée de Ligue 1 était exceptionnelle. Dommage qu’elle arrive à ce moment de l’histoire, quand des clubs reposant sur l’investissement personnel et respectable de présidents comme à Nantes, Montpellier ou Reims traversent de telles difficultés. Mais tout cela doit nous rendre optimistes à moyen terme. Après tout, il y a vingt ans, le foot français n’était pas plus riche et cela n’empêchait pas l’OL de Jérémy Toulalan de battre le Bayern Munich… »
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