La partition israélienne est jouée à la perfection. « N’importe quel agent de renseignements aurait rêvé de participer à une telle opération », souffle un ancien maître-espion occidental. Le Mossad figurait déjà dans le Top 10 des meilleures agences de renseignements au monde. L’opération d’infiltration menée en Iran, combinée au traitement massif de données technologiques et à l’imbrication d’actions militaires chirurgicales, lui permet, sans rougir, de se hisser au niveau d’efficacité de la CIA américaine. Si Israël peut dérouler de façon aussi fluide sa campagne militaire en Iran, c’est parce que son armée exploite du renseignement conquis parfois depuis plus d’une décennie.
Les experts en sécurité sont unanimes : l’opération « Rising Lion » est l’une des démonstrations les plus sophistiquées de ce que le renseignement moderne est capable de produire. La France serait-elle en capacité de mener une telle offensive ? « Techniquement, c’est à notre portée. Ce qui est à la fois rassurant car on pourrait le faire, mais aussi inquiétant car nous n’en avons pas la volonté », analyse une source du renseignement. Comment le Mossad a-t-il procédé ? Quels enseignements tirer de cette opération ?
Un secret absolu
« Deux personnes, hormis une, peuvent garder un secret », écrivait Shakespeare. Les Israéliens n’ont pas partagé leur planification avec la France. « Nous n’étions pas au courant, atteste une source française. En revanche, nous savions qu’Israël ne tolèrerait pas un Iran nucléaire. Nous savions aussi que Téhéran avait été vérolé et que le Mossad y avait accès un peu partout. » En réalité, depuis une décennie, Tel Aviv avance en toute discrétion ses pions en Iran. Infiltrations, opérations clandestines, noyautage du pouvoir… Avec, en ligne de mire, une obsession : le programme nucléaire. Si bien qu’Israël a pu garder un œil en temps réel sur l’avancée de la quête iranienne. « Il est faux de dire que l’Iran est à deux doigts d’acquérir la bombe nucléaire. Ils ne savent pas vectoriser l’uranium enrichi dans un missile. Ils n’en ont jamais été aussi proches, mais ils avaient encore deux ou trois ans de marge », nuance une source militaire.
La plupart des spécialistes s’accordent en revanche pour dire que Téhéran avait la capacité de déployer une bombe sale. Dès lors, Israël cherchait une fenêtre d’opportunité pour anéantir ce programme qui avait dépassé la frontière de l’acceptabilité. D’un côté, les proxys iraniens comme le Hamas et le Hezbollah étaient affaiblis. De l’autre, un accord sur le nucléaire était envisagé avec sans doute une levée américaine des sanctions. Israël a considéré que c’était le moment opportun.
Liberté d’action et de méthodes
Les stratèges militaires l’appellent « l’effet majeur ». Ce point de bascule à atteindre, avant la ligne d’horizon, qui permettra ensuite d’accéder à ses objectifs sans encombre. À l’automne dernier, Israël avait déjà mené une campagne de frappes contre les batteries antiaériennes iraniennes, lui permettant de dégager le ciel et de manœuvrer librement. Pour obtenir les localisations des emplacements stratégiques de ce système de défense, les Israéliens ont développé des outils technologiques très puissants grâce à l’appui américain, qui reposent notamment sur l’intelligence artificielle pour traiter des données en masse. Ils se sont aussi appuyés sur le retournement de ressortissants iraniens. « Les méthodes du Mossad pour recruter des sources sont plutôt incitatives », ironise une source du renseignement. En clair : menaces, contraintes physiques, compromission, pouvant aller jusqu’à l’assassinat ciblé.
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« Ils ont eu des déchets », poursuit une source renseignée. Comprendre que même si des agents israéliens ont été démasqués, certains même pendus en place publique, l’objectif n’a pas dévié. « Leur volonté est restée intacte, tout comme le programme nucléaire iranien est resté leur priorité dans la durée », admet cette source. Y compris lorsqu’Israël a été attaqué le 7 octobre 2023 par les terroristes du Hamas. Le Mossad aurait alors pu faire le choix de se détourner du front de l’Iran pour exclusivement se concentrer sur la bande de Gaza. « Le Hamas les a surpris car ils étaient en train de préparer l’opération contre l’Iran. Mais ils ont réussi à conserver en ligne de mire l’Iran comme menace principale. C’est un bel exemple de continuité », applaudit-on dans la communauté du renseignement.
Le renseignement humain, facteur clé
Selon plusieurs sources sécuritaires, 90 % du renseignement du Mossad est d’ordre technologique. Mises sur écoute, tracking GPS, cyber-intrusions dans les téléphones des cadres du régime…
90% du renseignement du Mossad est d’ordre technologique, le reste repose sur du renseignement humain
Le reste repose sur du renseignement humain : infiltrations, recrutement de sources, repérage de cibles stratégiques prêtes à trahir… Le Mossad s’appuie sur un vivier d’environ 7 000 agents et un budget annuel de 3 milliards d’euros. Trois fois plus que ses homologues français de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). La division spéciale « Caesarea », un des huit départements du Mossad, a mobilisé l’unité Kidon, groupe d’élite qui excelle dans les exécutions ciblées. Depuis l’assassinat du général Qassem Soleimani en 2020 puis la mort du scientifique Mohsen Fakhrizadeh quelques mois plus tard, Israël a multiplié les opérations clandestines contre les têtes pensantes du programme nucléaire et balistique iranien.
En plein cœur de l’Iran
Selon des sources proches des services israéliens, le Mossad aurait réussi en 2023 à exfiltrer une importante quantité de données confidentielles issues des serveurs du ministère iranien de la Défense, dans une opération éclair menée en plein cœur de Téhéran. L’année suivante, un ingénieur nucléaire iranien, disparu à Istanbul, aurait été retrouvé… à Tel Aviv, après avoir « changé de camp », selon la presse israélienne. L’opération « Rising Lion » s’inscrit dans cette logique d’agilité et de modus operandi variés. Juste avant le déclenchement des hostilités, les agents du Mossad ont réussi à introduire clandestinement en territoire iranien des drones explosifs, à les rassembler et à viser des cibles au sol… en parfaite coordination avec les frappes aériennes des F-35. « L’humain, c’est ce qui fait la différence. C’est ce petit plus qui permet de démultiplier les effets de la captation technique », fait remarquer un observateur avisé.
Le Mossad a mis en place des plans de liaison très sécurisés entre les agents déployés sur le terrain et la centrale à Tel Aviv. Et ce malgré un contrôle social important à Téhéran. « Les Gardiens de la révolution sont obnubilés par leur mission de police des mœurs », rapporte un connaisseur de la région. Au point de lever la garde sur le contre-espionnage ? Depuis le 12 juin, la traque des agents du Mossad s’est intensifiée. Le régime a annoncé l’arrestation de cinq espions, ce qu’Israël n’a pas confirmé. « Il se joue désormais une guerre dans la guerre, celle de l’information », prévient une source militaire. Le Mossad a surtout réussi à installer au cœur du pouvoir des armes redoutables : la suspicion et la paranoïa. « Ce climat paralyse le régime. Quand on sait que son propre renseignement est vérolé, ça n’incite pas les décideurs à monter des opérations de riposte », analyse une source.
Le Mossad vient de démontrer qu’il était une arme stratégique, capable d’infléchir la politique régionale et de dissuader ses adversaires. Le service n’en a pas fini. Il continue d’agir en bras armé invisible, frappant sans avertir et brouillant les pistes. Selon plusieurs sources sécuritaires israéliennes, de nouvelles « surprises » du service sont attendues dans les prochaines semaines.
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