La petite taille de la propriété qui s’étend autour du château Angelus contraste avec la renommée internationale de ce grand vin, nectar des connaisseurs. Château Angelus se déploie sur 131 hectares pour donner vie à huit cuvées, mais seuls 30 hectares en composent le cœur historique. À sa tête, Stéphanie de Boüard-Rivoal, issue d’une lignée de vignerons, huitième génération depuis 1782 à s’atteler à la tâche. Une jeune femme dynamique et ambitieuse qui travaille encore main dans la main avec son père.
La production et la vinification du grand Saint-Émilion de Château Angelus relèvent d’un art subtil, difficile et toujours surprenant : les vignerons travaillent avec ce que la terre a bien voulu leur donner, sans maîtriser les aléas du temps. « Depuis 2017, nous jonglons entre les périodes d’extrême sécheresse et de précipitations », glisse la jeune femme. Une seule nuit de gel réduit le travail d’un an à néant. Les vignes sont surveillées comme le lait sur le feu par la famille et les équipes en période délicate. « D’autant que, si nous ne présentons pas de millésime sur le marché, nous sommes éclipsés pendant un an… » explique la présidente.
De son bureau au domaine, Stéphanie peut apercevoir le clocher de l’église de Saint-Émilion. C’est ici qu’elle s’est mariée, ici que ses enfants ont été baptisés et que repose son grand-père, dans le cimetière qui la jouxte : « Sa tombe est dirigée vers le domaine. J’aime penser qu’il m’épaule lorsque je porte mon regard vers l’horizon. » Une certaine poésie, un sens du respect des aïeux et un rapport à la temporalité particulier.
« Rien n’est jamais acquis. Cela demande une bonne dose d’humilité »
D’ailleurs, le nom « Angelus » a été choisi par la famille en référence à cette prière récitée autrefois trois fois par jour, dans les champs, en guise d’action de grâce pour les fruits de la terre conçus par le Créateur et récoltés par les paysans. Toujours actif, le carillon sonnera pendant la visite : le discret rappel pour remercier de ce que l’on reçoit.
À l’intérieur du domaine, l’odeur saisit immédiatement. C’est ici, dans les cuves, qu’est entreposé le précieux liquide. Une bouteille de Château Angelus demande entre vingt et vingt-deux mois de vieillissement. Ce vin de garde se mérite. Chaque cuvée est l’aboutissement d’années de travail et de savoir-faire. Pas de recette, il s’agit d’un produit vivant : « Rien n’est jamais acquis. Cela demande une bonne dose d’humilité et coupe toute envie de fanfaronner », sourit la jeune femme. Cette année 2025 marque le dixième millésime d’une partition à quatre mains et à deux nez pour Stéphanie et son père, et le « quarantième millésime pour lui. C’est assez rare pour être souligné », relève Stéphanie.
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Aujourd’hui, celle qui se faisait de l’argent de poche, adolescente, en travaillant dans les vignes, jongle entre la vision précieuse de son père, Hubert de Boüard de Laforest, œnologue de 68 ans reconnu au niveau international, et ses intuitions qui l’entraînent vers la modernité. Cette étroite collaboration donne naissance à des millésimes exceptionnels, comme celui de 2022, qui « exprime pleinement la pureté et la complexité du cabernet franc ». Après des études à l’étranger et un début de carrière dans la finance, Stéphanie a pris les rênes du domaine en 2012.
Parmi ses grands projets, le nouveau et magnifique chai de vinification Angelus, véritable prouesse technique : des cuves en inox suspendues au plafond, soutenues par des strates en béton. La même technique que celle utilisée par les bâtisseurs de cathédrales pour construire les voûtes sur croisée d’ogives. Elle entend également développer une offre de restauration. « Angelus, c’est un grand flacon, une bonne table… Il semblait logique d’avoir des adresses, le logis de la Cadène à Saint-Émilion et le Gabriel à Bordeaux », explique une salariée. L’équipe s’est agrandie, passant d’une vingtaine de salariés en 2012 à 170 employés aujourd’hui.
« Nous avons la chance d’avoir une large communauté de clients à travers le monde »
Un art de vivre qui plaît bien au-delà de la France. Si une bonne partie des palais connaisseurs se trouvent en France, les vins Angelus s’exportent facilement au-delà de la vieille Europe. Et les États-Unis dans tout ça ? Si Stéphanie de Boüard-Rivoal avoue que « le coup est dur », il est inenvisageable de baisser les bras : « La filière sera inévitablement impactée. Néanmoins, nous avons la chance d’avoir une large communauté de clients à travers le monde, de ne pas dépendre d’un seul marché et donc de pouvoir compenser les éventuelles baisses à venir sur le marché américain. »
Ailleurs, c’est en Chine, mais aussi au Cambodge et en Thaïlande. « Les taxes y ont chuté », explique Stéphanie qui s’interroge sur l’absurdité des dégâts qui résulteront des droits de douane. Que la question de ces droits soit posée en sidérurgie lui semble logique, mais « toucher à la filière viticole qui cherche à survivre dans un contexte compliqué, c’est la double peine ».
Car la renommée n’empêche pas les difficultés ou les défis : pour racheter des parts du domaine, Stéphanie s’est endettée. Cette passion a un prix, financier bien sûr, mais pas seulement. Pour s’inscrire dans les pas de son père, elle a dû faire ses preuves. Ses enfants prendront-ils à leur tour la relève ? Les têtes blondes sont encore jeunes et Stéphanie assure ne vouloir en aucun cas forcer une destinée. « Il faut qu’ils en aient l’envie, les capacités et les compétences. On n’arrive pas ici pour siéger », dit-elle. Une seule condition peut-être, avoir « l’âme bien née, noueuse comme un pied de vigne », comme le chantait Ferrat.
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