Elle a la poignée de main franche et le regard bleu azur. L’immense navigatrice Isabelle Autissier a délaissé son port d’attache de La Rochelle pour venir nous rencontrer dans une brasserie du 8e arrondissement de Paris. Ingénieur, navigatrice et écrivain, celle qui a accompli un tour du monde en solitaire à la voile en 1991 se souvient de ses débuts. « J’allais chaque été avec mes parents en Bretagne, nous avions un petit dériveur. J’ai commencé à naviguer à l’âge de 6 ans et depuis je n’ai jamais cessé. »
Très vite, elle décide d’embrasser un métier maritime. Elle fait agro, finit ingénieur agro-halieute, se construit un bateau et part naviguer plus d’un an. Quand on lui demande quelles étaient ses lectures d’antan, elle répond sans hésiter : « J’étais une enfant de la collection Arthaud. » Une collection lancée par le père de Florence Arthaud qui publie des récits maritimes, dont ceux de Tabarly et Moitessier. Des récits qui la confortent dans l’idée que son rêve n’est pas inaccessible.
« Je suis une autodidacte de la course »
« Je me disais, puisque d’autres l’ont fait, pourquoi pas moi. » Elle se met à la navigation au long cours assez tard, à 30 ans, sans avoir fait d’école de voile. « Je suis une autodidacte de la course », conclut-elle. À 10 ans déjà, elle a un objectif : faire le tour du monde à la voile en solitaire. À 34 ans, elle le réalise. À sa seule évocation, son émotion est palpable : « Le 29 avril à Newport, quand j’ai vu la côte, je me suis dit : maintenant, tout le reste, c’est du bonus. J’ai fait ce que j’avais à faire. »
Extraordinaire vitalité
Un sentiment libérateur pour celle qui restera la première femme à avoir accompli cet exploit. La suite, c’est non pas un, mais quatre tours du monde. Au troisième, elle se dit : « J’en fais encore un puis j’arrête. » Alors quand vient le quatrième, elle a beau avoir un sponsor, un bateau et tout ce qu’il faut pour continuer, elle fait ce qu’elle a décidé. « Quarante-huit ans, dit-elle, c’était l’âge parfait pour lancer d’autres projets. » Dont un qui lui tient particulièrement à cœur : écrire.
Après son tour du monde, les propositions affluent mais elle avoue : « Ça ne m’intéressait pas de mettre mon nom sur la couverture d’un livre écrit par un autre que moi. Ce que je voulais, c’était écrire un vrai livre. » Elle fait alors une rencontre déterminante en la personne de Manuel Carcassonne. L’éditeur la prend au sérieux et la met au travail. Son premier roman, Seule la mer s’en souviendra, sort en 2009 et raconte l’histoire vraie d’une supercherie en mer. Puis, en 2015, son livre Soudain, seuls figure sur la première liste du Goncourt.
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Quand on lui demande si elle se sent plus navigatrice ou auteur, elle répond avec humour que tout dépend de quel point de vue l’on se place. « Si c’est du point de vue du temps, j’en passe à peu près autant à écrire qu’à naviguer. Si c’est du point de vue de l’intérêt, c’est à peu près équivalent. Si c’est du point de vue du risque, il est évident qu’il vaut mieux rester dans son canapé que naviguer ! » Avant de concéder : « Dans les deux cas, on ne triche pas. Il est impossible de faire l’économie d’être soi-même. »
« Je suis une femme blanche du XXIe siècle qui se met dans la peau d’une Inuite du XXe siècle »
Depuis qu’elle a arrêté la course au large, Isabelle Autissier continue de faire deux fois par an de grandes navigations. Une de deux mois pour laquelle elle emmène des scientifiques, des gens du monde de la culture ou des sportifs, l’autre de quinze jours à trois semaines avec des amis. C’est ainsi que sa route croise celle d’Arnarulunguaq, première femme inuite à avoir porté, au siècle dernier, un regard d’anthropologue sur les habitants de l’Arctique. Une star au Groenland.
« L’équivalent d’Alexandra David-Néel, en Suisse. » Le destin d’une femme inuite du début du XXe siècle se résumait à rester dans son igloo à mâcher des peaux. Arnarulunguaq, elle, sous la houlette de l’explorateur danois Knud Rasmussen, va partir en expédition du Groenland jusqu’aux États-Unis, à la rencontre des peuples au-delà de la mer. Il fallait une sacrée détermination. Qualité dont Isabelle Autissier n’est pas dépourvue ! Quand son éditeur chez Paulsen lui propose d’écrire sur cette femme au parcours incroyable, l’écrivain commence par hésiter. « Pas assez de documents. Pas assez de témoignages de première main. »
Puis l’idée s’impose soudain : écrire non pas une biographie mais un roman. « Je suis une femme blanche du XXIe siècle qui se met dans la peau d’une Inuite du XXe siècle », s’amuse l’écrivain. Ce que l’on sait de source sûre, c’est que son héroïne a échappé dans son jeune âge à une mort certaine. La coutume, chez les Inuits, veut qu’en cas de famine, on sacrifie un enfant. Arnarulunguaq, si elle n’avait pas été secourue par son frère, aurait donc dû mourir. La seconde chance qui lui a été donnée suffit à expliquer son extraordinaire vitalité.
Amoureuse des grands espaces
L’écrivain ne cache pas que cette femme aurait pu être pour elle un modèle. « C’est quelqu’un qui a suivi sa trajectoire sans jamais en dévier, comme moi-même je l’ai fait. » Avant d’ajouter : « Si l’on veut réaliser ses rêves, ça ne se fait pas tout seul. Pour aller là où je suis allée, il a fallu, croyez-moi, sacrément se remonter les manches. » Elle a aussi en commun avec elle un amour profond pour la nature, lequel lui a inspiré parmi les plus belles pages de La Fille du grand hiver.
« Il faut absolument diminuer l’effet de serre »
Le Grand Nord, elle le connaît pour y avoir mené plusieurs expéditions. « Je trouve les régions polaires intéressantes, leur beauté époustouflante. Même s’il y a le dérèglement climatique et les plastiques, cela reste encore des endroits préservés. On y croise des animaux sauvages et l’environnement est exceptionnel. Et puis du point de vue de la navigation, c’est passionnant parce que compliqué, donc excitant. »
Celle qui a pris la présidence de la branche française du WWF en 2009 lance un cri d’alarme : « Cela fait dix ans que je vais dans le Grand Nord et ça fond à toute allure. Ça se réchauffe trois fois plus vite que chez nous. Or si le Groenland fond, c’est le niveau de la mer qui va monter de 7 mètres dans le monde entier. Il faut absolument diminuer l’effet de serre. »
Cette amoureuse des grands espaces connaît sa chance. Celle d’avoir vu des endroits sublimes. « Quand on est seule sur le pont d’un bateau avec l’horizon à 360 °, confie-t-elle, et qu’au-dessus de sa tête, on a le cosmos et les étoiles, c’est un sentiment d’une telle intensité que j’avais envie de le partager. C’est la raison pour laquelle j’écris des livres. » Le dernier est de toute beauté. Un voyage au cœur de l’Arctique en compagnie d’une femme inoubliable.
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