La guerre préventive de « douze jours » menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran n’aura donc, pour l’instant, débouché sur aucune déflagration générale. Cet usage anticipé de la force fait cependant débat. L’impératif catégorique « tu ne tueras point » semble, en effet, ruiner toute justification morale du recours à la guerre, à plus forte raison quand elle est dite préventive. Si sa logique purement militaire est saisissable, le choix d’une offensive pour empêcher un pays réputé menaçant de passer à l’acte interroge.
De Platon à saint Thomas d’Aquin, la pensée classique justifiait la guerre « en raison de quelque faute » de l’ennemi. Elle ne pouvait qu’être défensive, sa forme préventive est, en revanche, un pari sur les intentions réelles d’un éventuel adversaire et un risque de conflit dont on cherche justement à se prémunir. Mais la pensée moderne et l’invention du nucléaire, capable d’anéantissement total, modifient le sens de la guerre et rendent nécessaire le recours à l’attaque anticipée pour s’en prémunir. Illégale au regard du droit international depuis 1945, la guerre préventive, déjà éprouvée par le passé, apparaît juste aux yeux d’une nation qui se sent menacée dans son existence.
La réflexion sur le fait guerrier est ancienne. Dans son Éthique à Nicomaque, Aristote justifie la guerre si elle est menée en vue d’établir un ordre « fondé sur la paix ». Une action pré-emptive peut même être juste si elle empêche un peuple « devenir esclave des autres ». Cicéron romanise ce droit préventif ad bellum car « la force qui défend la patrie contre les barbares est conforme à la justice ». La Gaule en fera les frais.
« La modernité, en se défaisant des règles traditionnelles de la guerre, réactualise la guerre préventive »
Augustin ajuste l’impératif de la guerre aux exigences morales chrétiennes. Si la guerre reste un mal, elle se sublime lorsqu’elle se met au service de la justice. Thomas d’Aquin adosse plus tard cette légitimation de la guerre à l’« intention droite » et à une « juste cause » excluant de facto toute forme de guerre préventive. Qu’un pays se renforce ne signifie pas qu’il va attaquer, mais peut-être seulement qu’il chercher à dissuader son voisin de l’agresser. Jusqu’à Grotius, au XVIIe siècle, l’idée domine « que la possibilité d’être attaqués [ne] donne [pas] le droit d’être agresseurs ».
La guerre préventive selon Montesquieu et Kant
Mais la modernité, en se défaisant des règles traditionnelles de la guerre, réactualise la guerre préventive. Pour Hobbes, l’homme de nature, en insécurité permanente, n’a d’autres choix « que d’anticiper, c’est-à-dire de se rendre maître, par la force ou la ruse » pour sa propre « conservation ». Cette logique d’état de nature conduit les États à « monter aux extrêmes », selon la grille clausewitzienne, dans une escalade qui ne peut plus déboucher sur l’extermination de l’autre. La guerre préventive qualifie alors moins une forme de combat qu’une façon d’appréhender celui que l’on combat. Elle signe le passage de l’adversaire à l’ennemi. Si l’adversaire se contente de vous battre, l’ennemi veut vous détruire. La guerre préventive moderne est née de cette crainte.
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Si Montesquieu justifie « le droit de la défense naturelle [qui] entraîne quelquefois la nécessité d’attaquer », Kant tolère la guerre préventive à condition de la faire « discrètement ». Plus généralement, les Lumières dénoncent comme immorale la « guerre des rois », pourtant limitée dans ses moyens, ses buts et son ampleur et toujours disponible à des arrangements. La « guerre des masses » révolutionnaires sera ainsi plus brutale. L’investissement sacrificiel des peuples au nom de la patrie rend en effet tout compromis impossible. Dans un climat de paranoïa savamment entretenu par les Jacobins, la guerre préventive est consubstantielle de leur idéologie qui voit en tout concurrent un ennemi en puissance qu’il faut frapper avant qu’il ne vous frappe.
« Après 1945, la charte des Nations Unies proscrit la guerre préventive »
L’anomie de la guerre contemporaine replace la guerre préventive au centre des débats. René Girard la redoute comme facteur déclenchant d’un conflit qui aurait pu ne pas avoir lieu. Si veux la paix, tu n’es pas obligé de faire la guerre. Mais désormais toute guerre préventive se prétend défensive. L’Allemagne en 1914 et en 1939 comme le Japon en 1941 affirment être agressés. L’URSS empêche tout aussi préventivement des pays de rejoindre le « monde libre ».
Israël prouve sa détermination
Après 1945, la charte des Nations Unies proscrit la guerre préventive. Mais l’atome lui donne une nouvelle orientation. Par essence immorale, la balistique nucléaire n’est une arme ni de combat ni de défense mais un outil de destruction. Son emploi ruine toute stratégie de riposte et oblige la puissance menacée à en anticiper le tir.
Durant la Guerre froide, beaucoup à Washington veulent alors frapper Moscou avant qu’elle ne se dote de l’arme atomique. Cette guerre nucléaire préventive est aussi curieusement soutenue « par humanité » par des pacifistes qui, comme Nigel Lawson, imaginaient qu’elle mettrait ainsi fin aux guerres conventionnelles. Le traumatisme du 11 septembre conforte l’idée de guerre préventive, voire préemptive selon Bush, contre les États « voyous » terroristes dont l’Irak et la Libye, avec le succès que l’on sait.
Netanyahou a justifié les frappes sur la foi de mises en garde qui feraient courir à son pays un risque existentiel. L’Iran de n’a jamais manqué d’emphases verbales pour annoncer corriger l’anomalie historique qu’aurait constitué Israël en la « rayant de la carte ». Pour ne pas reproduire l’erreur d’avoir sous-estimé les menaces proférées dans Mein Kampf, le Premier ministre israélien a choisi de prendre au sérieux le régime chiite endossant la mission de protéger son peuple d’un nouvel holocauste. Sa guerre préventive n’aura pas fait chuter les Mollahs, mais elle leur aura prouvé la détermination d’Israël à les frapper. En temps de guerre, c’est déjà une victoire.
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