À croire que c’est un talent recherché à gauche. Zohran Mamdani, vainqueur des primaires démocrates pour l’élection municipale de New York, partage avec Hillary Clinton et Kamala Harris une étonnante aptitude à moduler son accent selon l’auditoire. Face aux propriétaires de bodegas – ces petites épiceries new-yorkaises ouvertes 24 heures sur 24 –, il adopte un sabir vaguement portoricain, façon publicité Pepito. Avec les Bangladais, il roule les « r » et échange les « v » contre des « b », comme s’il venait tout juste de débarquer d’un avion en provenance de Dacca.
Né en Ouganda en 1991, musulman chiite, Mamdani incarne le multiculturalisme new-yorkais dans ce qu’il a de plus caricatural, un atout précieux quand on ambitionne une carrière politique dans la mégalopole. Porté par le népotisme des cercles bien nés, il avait failli faire de cette ethnophonie un métier : en 2016, sa mère, la réalisatrice indo-américaine Mira Nair, l’avait recruté comme conseiller musical pour son film La Dame de Katwe, une production Disney. Il y interprétait, cette fois avec un accent africain, un morceau de rap intitulé Spice, sous le pseudonyme Young Cardamom. Un flop, comme le reste de sa discographie un temps interprétée dans le métro. Diplômé en études africaines, devenu Américain en 2018, Mamdani a eu davantage de chance en politique qu’en musique. Et pourrait bien, en novembre, s’emparer de la mairie de New York.
Sa trajectoire incarne plus qu’un tournant politique. Elle cristallise ce divorce entre l’Amérique des grandes métropoles, progressiste et post-nationale, et la Middle America, conservatrice et enracinée. Dans les cafés branchés de Brooklyn, où l’on milite en faveur du désarmement des policiers et pour des loyers moins chers, il est vu comme un sauveur. Dans les plaines du nord du Texas, où l’on veut du diesel pas cher et des cours de religion à l’école, il est perçu comme un islamo-wokiste.
Mamdani est en fait un peu tout à la fois, comme un buffet idéologique servi à l’aile démocrate la plus radicale, celle de la New-Yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez et de Bernie Sanders, « la personnalité politique la plus influente de ma vie », dit-il. Une ultragauche qui ratisse large : de la défense des immigrés illégaux en passant par celle des LGBTQ et des Palestiniens. Mamdani ne s’en cache pas : il veut en finir avec le récit national américain.
Proche du mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions à l’égard d’Israël), Mamdani avait défendu à Albany une loi visant à couper les financements aux colonies israéliennes. En novembre 2023, un mois après le 7-Octobre, il participait à une grève de la faim de cinq jours devant la Maison-Blanche. Pendant sa campagne éclair, il a qualifié les actions israéliennes à Gaza de « génocide » et affirmé qu’il ferait arrêter Netanyahou s’il venait à New York, même s’il n’en a pas le pouvoir. Il a également appelé à une « mondialisation de l’intifada », avant de nuancer : « C’est un appel symbolique aux droits de l’homme des Palestiniens », a-t-il précisé, citant le musée de l’Holocauste de Washington où le terme « intifada » est, selon lui, utilisé pour traduire en arabe l’insurrection de Varsovie.
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Dans ses meetings publics, Madmani surfe sur les ambiguïtés. Dans le Queens, à Jackson Heights, haut lieu du multiculturalisme new-yorkais, il joue son rôle à la perfection, celui du jeune tribun progressiste, ancré dans les luttes de terrain, tourné vers l’émancipation des « opprimés » et porté par une rhétorique calibrée pour les réseaux sociaux. Micro en main, manches retroussées et cravate nouée à la va-vite, il harangue une foule bigarrée, principalement composée de femmes voilées et de militants issus des nébuleuses communautaires.
Les ennemis sont clairement désignés. Trump (« un fasciste ») bien sûr, les fonctionnaires d’ICE (la police de l’immigration) et les démocrates modérés, comme Andrew Cuomo, son désormais ex-rival des primaires. L’ancien gouverneur de l’État de New York est le symbole honni de l’establishment blanc et libéral. L’univers visuel est celui des réunions intersectionnelles si prisées de l’ultragauche américaine : affiches trilingues, t-shirts militants, références culturelles se voulant décoloniales et inclusives, locales mais mondialisées. Dans sa vie privée également, Mamdani navigue entre deux mondes. Celui qui se veut le fer de lance de cette gauche postmoderne a épousé civilement sa femme, Rama (une illustratrice américaine d’origine syrienne) à New York, avant de célébrer religieusement leurs noces à Dubaï, où il a fait établir un contrat de mariage islamique.
Conquérir Big Apple est hors de portée des trumpistes
Même son programme semble avoir été importé du Venezuela. Le style est bolivarien. Au menu figure la gratuité totale des bus pour un coût annuel estimé à 630 millions de dollars, financés par une surtaxe sur les revenus supérieurs à un million. Deuxième pilier : le gel immédiat des loyers dans plus de deux millions de logements. Mais c’est la troisième proposition qui donne le ton le plus chaviste avec la création d’un réseau municipal d’épiceries sociales, à but non lucratif, pour « casser la spéculation alimentaire ». Les bureaux d’investissements fonciers et les banques craignent déjà une hémorragie des investissements.
Les trumpistes ne se font guère d’illusions. Conquérir Big Apple est hors de portée. Figure pittoresque mais marginale, Curtis Sliwa, ancien animateur radio et justicier autoproclamé du métro, remonte une fois encore sur le ring municipal. Blouson rouge des Guardian Angels sur le dos et slogans musclés contre la criminalité en bandoulière, il incarne une droite quasi folklorique et surtout ultraminoritaire.
L’espoir se tourne vers Eric Adams. Bien que fragilisé par une enquête fédérale pour corruption – depuis classée –, le maire se présente à sa réélection en indépendant. Adams mise sur son image de pragmatique attaché à l’ordre et à la sécurité, quitte à adopter des intonations trumpiennes. Des donateurs républicains l’ont déjà fait savoir : ils suspendront le financement de Sliwa si celui-ci refuse de rallier Adams. La ville qui ne dort jamais s’apprête à tenir la droite éveillée jusqu’en novembre.

Ils sont jeunes, diplômés, parfois en couple, souvent végétariens. Ils vivent à Astoria, Fort Greene, Park Slope ou Clinton Hill. Ils ont des posters de Bernie Sanders dans leur chambre aux murs de briques apparentes et se déplacent en vélo pliable. Ils travaillent dans le social, la culture, l’éducation, ou la « tech éthique ». Et depuis quelques années, ils votent en masse pour une gauche qui n’a rien à envier à LFI.
On appelle leur fief le Commie Corridor (littéralement « le couloir des cocos »), un territoire qui s’étend de Northwest Brooklyn jusqu’aux quartiers métissés du Queens, via les rues vieillissantes du Lower East Side. Là, les candidats socialistes engrangent des scores soviétiques. Zohran Mamdani, les sénatrices Kristen Gonzalez et Julia Salazar, tous passés par les rangs des Democratic Socialists of America (DSA), flirtent avec les 70 ou 80 % des voix. Dans la primaire de juin 2025, Mamdani a écrasé Cuomo à Park Slope et Jackson Heights comme on balaye une vieille garde fatiguée. Dès l’ouverture de la période du vote anticipé le Corridor a donné le ton : 131 434 électeurs se sont déplacés en quatre jours – le double de 2021.
Les journaux conservateurs se moquaient encore récemment du Commie Corridor. Mais les modérés, eux, s’inquiètent. Car il n’est plus seulement un repaire d’utopistes branchés blancs et asiatiques (il reste cependant très largement boudé par les électeurs noirs et latinos). C’est un laboratoire électoral. On y défend le logement social universel, les transports gratuits, le désinvestissement policier, et une fiscalité qui fait frémir Wall Street.
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