J’écoutais cette semaine une enseignante qui revenait sur un drame évité de justesse il y a un mois. Le jeudi 22 mai, dans une classe du lycée Geoffroy-Saint-Hilaire d’Étampes (Essonne), des élèves ont lancé une porte du quatrième étage. Quelques professeurs marchaient plus bas. La porte de 16 kg lancée dans le vide a blessé une professeure. Le procès devait se tenir mardi. Il est renvoyé à janvier 2026.
« Ça fait dix-sept ans que je suis dans ce lycée. Jusqu’ici, je n’avais jamais eu peur. Maintenant, c’est différent », disait une enseignante. Les mots de cette professeure définissent ce que Robert Putnam a appelé la « confiance sociale ». Il faut lire ce spécialiste des sciences sociales, professeur à Harvard, conseiller des présidents américains de George Bush à Barack Obama. Putnam a 85 ans. Il a publié il y a vingt-cinq ans Bowling Alone qui diagnostiquait la fracture du tissu social américain. « Les choses n’ont fait qu’empirer », dit-il aujourd’hui. Putnam craint l’évolution des sociétés. L’Occident traverse une crise morale. Aux États-Unis comme en Europe. Sociétés isolées, polarisées, fragmentées. Le déclin civique est observé partout. À Nice, les habitants ont proposé à la ville d’installer des casiers sur la promenade des Anglais. « Chacun amènerait son cadenas et pourrait y sécuriser ses affaires quand il va nager », ai-je lu dans le journal Nice-Matin. La confiance sociale est fragile. Un rien l’ébrèche. À quoi tient-elle sinon être certain de retrouver ses lunettes de soleil quand on sort de l’eau ? Cette confiance enfante les sociétés heureuses. Elle s’est effondrée en France ces dernières années.
Crise morale
La confiance sociale échappe aux rapports de la Cour des comptes. Elle repose sur des lois non écrites. Je peux inscrire mon fils à un club de football ; je n’imagine pas qu’il finisse à l’hôpital. « On ne se posait même pas la question », est une phrase qui rappelle un temps sans peur et sans danger. J’avais 8 ou 9 ans. J’aimais l’été. Je découvrais la liberté. J’allais seul le matin sur la plage du Pouliguen. Je traversais les rues de la ville :
« Tu nous laissais partir sans crainte, maman ?
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– On ne se posait même pas la question. »
La confiance sociale prend la température de la cité. Elle ne se calcule pas, ne se décrète pas. Elle ressemble à la définition de Jacques Prévert : « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant. »
Que nous est-il arrivé ? Comment ne pas regretter le monde d’hier ?
Nous avons vu mille fois ces images : Jean-Michel Larqué et ses coéquipiers de Saint-Étienne descendent l’avenue des Champs-Élysées un lendemain de défaite. Les Verts ont perdu à Glasgow la veille contre le Bayern Munich. Ils sont montés à bord de Renault 5 décapotables. Les automobiles avancent au ralenti. Les joueurs signent des autographes. Des supporters, des Parisiens, des badauds regardent la scène. Pas de policiers. Pas de casseurs. Joie simple. Atmosphère légère. Carte postale des années 1970. La vie bon enfant. Il y a cinquante ans. Il y a un siècle. Il y a une éternité.
Raymond Depardon a suivi Valéry Giscard d’Estaing durant la campagne électorale de 1974. Il pensait réaliser un film sur Giscard, il a tourné un documentaire sur une époque. 1974, une partie de campagne raconte une France qui n’existe plus. Le soir de sa victoire, VGE prend sa voiture et conduit seul dans les rues de Paris. Là où il visite le pays, à Montpellier, à Lyon, de rassemblement en rassemblement, les forces de l’ordre semblent absentes. Je ne crois pas qu’il soit accompagné d’un garde du corps. Ils rencontrent des Français qui l’accostent, le touchent, lui parlent sans retenue. Des images surgissent du passé. Elles intiment une question : que nous est-il arrivé ? Comment ne pas regretter le monde d’hier ? Et qu’on ne m’affirme pas que chaque génération tient le même discours. Je me souviens de ce que les anciens disaient aux enfants que nous étions : « Quelle chance avez-vous d’avoir 10 ans en 1974 ! »
Le chanteur Ycare participait à une émission hommage à Gilbert et Maritie Carpentier. Il regardait Claude François et Jodie Foster. Le duo chantait un standard de Serge Gainsbourg, assis sur une balançoire : « J’ai la nostalgie d’une époque que je n’ai pas connue. »
Partition
On prête à François Hollande la prophétie d’une sécession à la française. Dans Un président ne devrait pas dire ça… (Stock) publié en 2016, Gérard Davet et Fabrice Lhomme rapportent une parole de l’ex-chef de l’État : « Comment peut-on éviter la partition ? Car c’est quand même ça qui est en train de se produire : la partition. »
Le partage du territoire a commencé. Les privilégiés ont leur quartier, leur restaurant, leur école, leur cinéma, et même leur hôpital. Ils vont en vacances là où ils seront en sécurité. Quand ils passent quelques jours au Puy du Fou, ils entrent dans une faille spatio-temporelle. Des gens d’autrefois, des hommes et des femmes, disent « bonjour », « merci » et « pardonnez-moi ».
Des gens d’autrefois, des hommes et des femmes, disent « bonjour », « merci » et « pardonnez-moi »
L’ensauvagement n’est pas une fatalité. Le Hellfest héberge chaque mois de juin des fans du métal à Clisson sans que la ville soit mise à sac. Lyon a organisé les demi-finales du Top 14. Les supporters de Toulouse, Bayonne, Bordeaux-Bègles, Toulon n’ont pillé aucun magasin. Le rugby est resté un village. Le village possède une éthique commune, une religion commune, une idéologie commune. Chacun connaît les règles. Tout le monde veille sur tout le monde. Aucun étranger ne dérègle cette horloge.
Le village d’antan a vécu, métamorphosé par les nouveaux arrivants.
Le village global est né. Sans éthique, sans religion, sans idéologie communes. Personne ne connaît personne. Seules les caméras surveillent. « Venez comme vous êtes » a remplacé « Oubliez qui vous étiez ». Une société multiculturelle est née. Et de multiculturelle, elle est devenue multiconflictuelle. Le vivre-ensemble a disparu. Chacun chez soi. Les honnêtes gens de Bruno Retailleau ne reconnaissent plus la « Douce France », ce cher pays de leur enfance. Le 21 juin a montré que Paris n’est plus une fête, fût-elle de la Musique. Le préfet de police Laurent Nunez minimise les dégâts. « Ça s’est globalement bien passé », a-t-il déclaré alors que ce samedi a encore un peu plus abîmé la confiance sociale. Que se passera-t-il quand, effondrée, abîmée, elle sera brisée, éclatée en mille morceaux sur le sol de France ? Ce sera « face à face », selon une autre prophétie qu’il est encore temps d’ignorer. Le temps presse. Il est moins une.
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