Un jour, il est rentré de son travail, il a dit : « Nous partons en mer ». À l’époque, il gérait un hôtel dans le Warwickshire. Mais allez savoir pourquoi, Gordon Cook n’avait qu’une ambition, refaire le périple du capitaine qui porte le même patronyme que lui. Sa femme a immédiatement accepté. Aux enfants, on n’a rien demandé. Dommage, ils avaient un chien qu’ils adoraient, Rusty. Ils ne le reverront jamais. Suzanne Cook a alors 7 ans, son petit frère Jon en a 6, nous sommes en juin 1976 : « J’éprouvais des sentiments mitigés, j’adorais mon père, c’était mon héros, mais j’étais si triste d’abandonner mon chien, ma maison de poupée, mes amis. »
À bord du Wavewalker, une goélette à deux mâts de vingt mètres de long, ça tangue sec. Le vent gifle la toile, le soleil brûle les paupières. Les parents de Suzanne et Jon, idéalistes jusqu’à l’intransigeance, tournent le dos à la société pour entreprendre une boucle de 90 000 kilomètres entre Atlantique, Pacifique et océan Indien. Un rêve d’enfant, non un cap imposé ! Nœuds marins, navigation céleste, la petite Suzanne n’en a cure, elle se cache dans la cabine pour lire Dickens, elle avale les mots comme on boit l’eau douce, si rare et précieuse.
L’école, elle en rêve comme d’une terre promise. Sauf que de terre, il n’est pas question, à perte de vue la mer s’étend. Et de Plymouth au Cap Vert jusqu’au Brésil, Suzanne songe au prochain port où elle se procurera de nouveaux livres. « À Tristan da Cunha, j’ai aperçu des enfants qui couraient vers l’école et j’ai ressenti comme une déflagration, ce sont les livres qui m’ont sauvée », avoue-t-elle.
Direction l’Afrique du Sud puis l’Australie en passant par les Quarantièmes Rugissants, rien ne semble entamer le moral du capitaine et de son épouse qui prennent des risques insensés. En plein océan indien, le drame frappe ! Suzanne l’appelle « La Vague ». Elle en fera des cauchemars des années durant. Le Wavewalker est pris dans une tempête d’une violence biblique. Vingt heures de chaos. Une vague plus haute qu’un immeuble fracasse le pont et déchire la coque. Suzanne, projetée dans la cabine, est gravement blessée à la tête. Elle perd connaissance. Lorsqu’elle se réveille, ensanglantée, elle pense qu’elle va mourir. Ses parents, eux, s’inquiètent pour le bateau qui prend l’eau. À l’île d’Amsterdam, l’archipel le plus isolé du monde, un médecin français sauve la fillette qui s’écrie : « Je ne veux plus survivre. Je veux vivre ! »
Huis clos familial
Loin du romantisme parental, loin des illusions nomades, Suzanne comprend que sa liberté ne sera jamais en mer, mais à terre. Elle a 10 ans, 13 ans, 15 ans. Elle veut apprendre, construire quand ses parents choisissent de fuir, après tout que pourraient-ils faire d’autre ? Des Samoa aux îles de la Ligne, d’Hawaï à Tahiti et puis l’Australie à nouveau, Suzanne suit ses cours par correspondance, envoie ses devoirs à chaque escale. Nouméa, les îles Salomon, ses parents accueillent des hôtes payants, et Suzanne qui doit partager sa cabine avec des inconnus, est mise à contribution pour les tâches ménagères. « Je ne me souviens pas d’un instant où ma mère ait eu un quelconque geste d’affection à mon égard. Quant à mon père, seul le navire comptait. »
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Apprendre devient un acte de résistance. Et dans ce huis clos flottant, Suzanne étudie jour et nuit. Quand elle obtient le prix d’excellence pour son certificat junior, elle supplie ses parents de faire le détour par Brisbane pour le recevoir. Ils refusent. Nouméa, Fidji, ses parents l’abandonnent bientôt avec son frère dans une maison isolée de Nouvelle Zélande. Elle passe son permis de conduire, travaille d’arrache-pied et tente les concours des universités, poussée par le professeur Roger Wooller. Un jour, une lettre arrive. Suzanne est convoquée pour une interview. À Oxford. Elle a 17 ans. Ses parents refusant de payer son billet, elle participe à la cueillette des kiwis pour couvrir le prix du vol vers l’Angleterre. Puis vient l’admission, sa délivrance. Sa propre révolution.
La liberté à tout prix
À Oxford, Suzanne découvrira les bibliothèques silencieuses, les cours magistraux et les camarades pas toujours bienveillantes. Elle avancera seule, mais avec une détermination forgée par le roulis, les tempêtes et les frustrations. Des années plus tard, quand ils comprennent qu’elle écrit son histoire, ses parents essaient de l’en empêcher puis devant son refus, coupent les ponts. Définitivement.
Suzanne Heywood est aujourd’hui directrice générale du groupe Exor à Londres, l’un des plus puissants holdings européens, contrôlé par la famille Agnelli depuis plus d’un siècle. Parmi ses principales participations : Ferrari, Stellantis, CNH Industrial, Iveco, The Economist Group, Juventus Football Club, Louboutin, Philips… Elle a troqué le gouvernail pour les chiffres et les décisions à plusieurs milliards. Mais elle garde, dans le pli discret de son sourire, la mémoire d’un monde où rien n’était à soi, pas même l’avenir. Elle est libre. Enfin. Et cette liberté, elle se l’est donnée. À force de patience, de lectures clandestines, de volonté pure. Ce n’est pas une fugue, c’est une traversée. De l’enfermement vers l’intelligence. De l’utopie imposée vers l’ambition choisie. Suzanne Heywood n’a pas fui l’aventure. Elle l’a redéfinie.
L’Odyssée du Wavewalker, Suzanne Heywood, Aux feuillantines, 560 pages, 24,50 euros.
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