Le JDD. Vous avez été vous-même la cible d’une campagne de diffamation sur fond de chantage à l’islamophobie à l’IEP de Grenoble en 2021, le géographe Fabrice Balanche plus récemment dans des circonstances voisines à l’université Lyon 2… Peut-on parler de déni de la part du ministre Philippe Baptiste ?
Vincent Tournier. La formulation du ministre est étrange : il dit que l’islamo-gauchisme n’existe pas « au sens intellectuel du terme », ce qui laisse entendre qu’il pourrait exister au sens politique. En fait, tout dépend de quoi on parle. S’il s’agit de dire que la gauche universitaire est devenue islamiste, c’est évidemment absurde. Pour autant, il paraît difficile de nier qu’il y a une réalité, même si celle-ci recouvre des registres différents. Cela va de la volonté de défendre l’islam, perçu comme une religion injustement critiquée et discriminée, jusqu’au soutien plus ou moins explicite au Hamas et au Hezbollah, en passant par la défense de la cause palestinienne. En toile de fond, il y a la vieille tradition de sympathie envers les mouvements qui luttent contre l’Occident, dont les mouvements révolutionnaires d’Amérique latine et d’Asie ont été jadis les bénéficiaires, et qui se reporte aujourd’hui sur l’islamisme. Cette situation explique pourquoi les universités françaises ne se sentent guère concernées par la lutte contre l’islamisme.
Personne ne se revendique toutefois de « l’islamo-gauchisme » dans le monde universitaire. Peut-on dire en cela que Philippe Baptiste a au moins en partie raison ?
Il y a une tendance générale au déni : l’islamo-gauchisme n’est pas censé exister, pas plus que la théorie du genre ou le wokisme – en revanche, il n’y a aucun doute que le fascisme existe. Il faudra un jour s’interroger sur ce réflexe de dénégation, comme s’il y avait une sorte de honte. Par ailleurs, l’étiquette « islamo-gauchiste » n’est pas très flatteuse. Le terme de « gauchiste » est rejeté dans les milieux d’ultragauche depuis qu’il a été dénigré par Lénine, et on se doute que pour des militants de gauche il peut être difficile d’assumer une étiquette religieuse, surtout s’agissant d’une religion qui paraît peu compatible avec les valeurs auxquelles ils tiennent, comme le féminisme ou la défense des minorités sexuelles, sans oublier l’anticapitalisme. D’ailleurs, il ne semble pas que les militants se convertissent en masse à l’islam. Ils veulent bien célébrer le « Hijab Day », mais peu d’étudiantes non musulmanes semblent songer à se voiler.
« le ministre sait que s’attaquer à l’université est très risqué »
L’enquête voulue en 2021 par l’ancienne ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, n’a quant à elle jamais abouti. Pour quelle raison ?
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L’initiative de Frédérique Vidal semble avoir été personnelle et n’a visiblement pas trouvé de relais au sein du gouvernement de l’époque, sans doute pour une raison d’agenda. On était alors en plein débat sur la loi contre le séparatisme islamiste, lancé en octobre 2020 par Emmanuel Macron, quelques jours avant l’assassinat de Samuel Paty. Frédérique Vidal a-t-elle cru qu’elle pouvait aller plus loin ? En tout cas, son initiative n’a pas eu de suite puisque l’enquête qu’elle avait annoncée n’a visiblement jamais eu lieu, à la plus grande satisfaction des institutions académiques. Cet échec sert d’avertissement.
Philippe Baptiste n’était déjà plus son directeur de cabinet mais, qu’il ait été d’accord ou pas avec elle, il a compris que les attaques contre l’université sont très risquées en raison d’un réflexe corporatiste. De plus, il est très vraisemblable que le ministre cherche surtout à déminer un monde universitaire sous haute tension à cause des pénuries de moyens, surtout au moment où la question très sensible du montant des droits d’inscription revient en force. La paix sur les campus justifie donc certainement quelques accommodements avec la vérité. Ne sommes-nous pas à l’ère de la post-vérité ?
*Vincent Tournier est maître de conférences en sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble, auteur de deux notes pour la Fondapol intitulées « Le mythe de la France raciste » (1 et 2).
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