Le discours aux armées du président de la République est-il susceptible d’être audible, voire crédible, dans un contexte de pénurie des ressources budgétaires ? Toute la question est de savoir in fine comment réarmer quand l’État est lui-même désarmé en raison de la grave crise budgétaire dans laquelle nous sommes entrés. En annonçant une augmentation du budget de la défense parce que le monde se fait de plus en plus menaçant, Emmanuel Macron joue une partition sans filet.
Lui, l’homme de la mondialisation irénique, est confronté tout d’abord à l’effondrement du logiciel qui lui avait permis d’accéder au pouvoir en 2017. Non pas qu’il fût le seul à s’être trompé sur cette promesse, mais en étant l’héritier mandaté par le parti post-national, il ne peut dissimuler que sa vision de l’avenir n’a pas résisté au retour de l’histoire.
En vain s’efforce-t-il d’en maintenir l’illusion au travers de l’engagement européen, mais ce dernier est lui-même en butte, d’une part à des opinions publiques sceptiques, voire en opposition, mais aussi, d’autre part, à des États qui, au sein même du vieux continent, ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts. De ce point de vue, ce qu’il reste du macronisme finissant a tout d’un inventaire avant liquidation…
Macron s’est trompé sur tout ou presque, mais il entend faire comme s’il avait encore raison
Mais ce constat établi, et dont politiquement il pourrait se défaire en arguant qu’il en a non seulement hérité, mais qu’il s’est aussi adapté à une situation qui n’est plus celle des années 1990, le problème principal est ailleurs : il est celui d’un émetteur, le chef de l’État, dont l’action depuis 2017 n’aura pas permis d’affronter les défis qu’il entend relever. Macron s’est trompé sur tout ou presque, mais il entend faire comme s’il avait encore raison, quel qu’en soit son passif. De la start-up nation, slogan dont la visée était de réduire l’État à une variable d’ajustement au globalisme, jusqu’au « Nouveau monde », promesse d’une société liquide et d’une façon de faire de la politique autrement, le marketing macroniste n’aura pas résisté au réel.
Dès la crise des Gilets jaunes, mais encore plus avec l’épidémie de Covid, il aura fallu recourir au vieil État, tant pour calmer, non sans mal, la révolte des ronds-points, que pour faire face aux conséquences de la Covid, dont on pourra, au demeurant, juger qu’elles ont été gérées correctement ou non qu’avec le recul de l’histoire.
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De ces autres engagements présidentiels, ceux de la moralisation et de la démocratisation de la vie publique, force est de constater qu’ils ne sont ni l’un, ni l’autre au rendez-vous : la « jurisprudence Bérégovoy-Balladur », qui voulait qu’un responsable politique en délicatesse avec la justice se mette en retrait, n’est plus à l’ordre du jour, quand, depuis un an, une coalition minoritaire gouverne le pays, sans parler des grands enjeux comme l’immigration ou la sécurité où la majorité profonde du pays n’est pas alignée sur les choix gouvernementaux opérés par l’exécutif depuis 2017.
Et si l’on rajoute à ce panorama la question de la souveraineté, que le chef de l’État, non sans en tordre le sens, acculture à la matrice bruxelloise, les errements de notre politique énergétique, dont il est comptable, témoignent d’une France dramatiquement moins souveraine dans ce domaine que par le passé…
Les mots d’Emmanuel Macron ne parviennent plus à dissimuler les maux de son double quinquennat, poursuite « remastérisée » d’un affaiblissement français sur des décennies… Reste un contexte budgétaire profondément critique, qui l’était avant qu’il n’entre à l’Élysée, certes, mais pour lequel il avait été élu en raison d’une compétence dont les Français le créditaient. On connaît la suite, avec un rythme de dégradation sans précédent de nos finances publiques et le risque désormais jamais aussi proche d’une crise de notre dette.
Les annonces présidentielles sur la défense complexifient la tâche du Premier ministre
C’est au gouvernement minoritaire qu’il a nommé, pour l’essentiel composé de troupes l’ayant accompagné depuis son accès au pouvoir, qu’il revient de redresser une situation à laquelle nombre de ses ministres auront contribué. Autant confier au médecin responsable de l’erreur médicale de réopérer le patient qui en est la victime. La politique est affaire de confiance, et l’exécutif aura beau jeu d’en appeler à la responsabilité des forces politiques d’opposition comme de celle de l’opinion, il n’en demeurera pas moins qu’il est scarifié par son bilan. L’équation budgétaire apparaît, dans ces conditions, politiquement infaisable, tant ceux en charge de la résoudre ne sont pas les mieux placés pour en prodiguer les remèdes, qui plus est dans un contexte parlementaire d’une rare instabilité.
Les annonces présidentielles sur la défense complexifient la tâche du Premier ministre, et l’on peut s’interroger sur le timing de ces dernières, quelques heures avant une conférence de presse dont l’objet consiste à présenter les grands axes de la prochaine loi de finances. L’effet drapeau que cherche à obtenir Emmanuel Macron pourrait se retourner contre son gouvernement et, mutatis mutandis, contre l’Élysée. Comme en son temps la sortie de Madame Borne de Matignon — prématurée, initiée par le chef de l’État — fut la cause-racine d’un enchaînement qui conduisit à une dissolution hasardeuse dont on n’a pas fini d’éprouver les effets délétères…
*Arnaud Benedetti est rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire et professeur associé à l’Université Paris Sorbonne.
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