«Ah ! Les p’tits pois », entonnait le chansonnier Dranem il y a cent ans. Ceux de la Grande Boucle sont gros, rouges sur fond blanc et nés en 1975. Ils consacrent chaque année le coureur qui accumule le plus de points attribués dans les montées et les cols. Auparavant, le vainqueur du classement du meilleur grimpeur n’avait pas de tenue distinctive. Ainsi, « l’Aigle de Tolède », Federico Bahamontes, a remporté six fois le Grand Prix de la montagne entre 1954 et 1964 sans jamais revêtir les célèbres pois.
Qui connaît encore leur genèse ? Dans les années 1930, Henri Lemoine, pistard renommé à l’époque, oublié aujourd’hui, choisit un maillot inspiré des casaques de jockey pour être aisément identifié par les spectateurs. Quand Félix Lévitan, codirecteur du Tour, décide de créer une tunique pour les rois des cimes, il se souvient d’Henri Lemoine. Et voici comment les pois sont entrés dans la légende du mois de juillet.
« Il récompense l’esprit offensif, la combativité, la générosité dans l’effort »
Drôlement regardée à ses débuts, moquée même par certains qui la trouvent clownesque, la tenue est portée en course pour la première fois le 28 juin 1975 par Joop Zoetemelk. Le Néerlandais n’en profite qu’une journée avant de la céder à Lucien Van Impe, qui sera le premier à la ramener à Paris. Déjà meilleur grimpeur des éditions 1971 et 1972, le Belge est cette fois reconnaissable entre tous grâce à ses pois rouges qu’il ira chercher de nouveau en 1977, 1981 et 1983, égalant le regretté Bahamontes au palmarès des maîtres des sommets.
Le recordman absolu est Richard Virenque. Entre 1994 et 2004, il l’enfile à sept reprises sur les Champs-Élysées. Dans la préface de l’ouvrage 50 ans de maillot à pois, de Serge Laget, le Varois écrit : « Il récompense l’esprit offensif, la combativité, la générosité dans l’effort, le dépassement de soi. » Ainsi naquit la Virenquemania qui résista même au tsunami de l’affaire Festina… C’était devenu sa seconde peau. En 2003, il hérite du jaune après sa victoire à Morzine (7e étape). « Richard Cœur de Lion » raconte : « Dès le lendemain, dans l’Alpe-d’Huez, je me fais lâcher volontairement pour le perdre et pouvoir ensuite repartir à la conquête du maillot à pois. C’était ma raison d’être sur les routes du Tour. »
Depuis 1975, les Français font la course en tête. Ils ont remporté à 20 reprises le classement final, loin devant les Colombiens et les Italiens (cinq fois). Certains ne sont guère passés à la postérité (Raymond Martin en 1980, Bernard Vallet en 1982 ou encore Thierry Claveyrolat en 1990). D’autres ont résisté au temps qui s’écoule. Citons Laurent Jalabert, le sprinteur devenu grimpeur. Maillot vert en 1992 et 1995, « Jaja » est à pois en 2001 et 2002.
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Thomas Voeckler, dans la dernière partie de sa carrière, après deux épopées en jaune (2004 et 2011), se pare définitivement des ronds rouges en 2012. En 2017, Warren Barguil lui succède, gagnant au passage deux étapes, dont celle du 14 juillet : « C’était une des meilleures années de ma carrière. C’était top. Je n’ai pas encore encadré les maillots. Je vais les installer dans une pièce à la maison. » En 2018, Julian Alaphilippe, futur double champion du monde, devient meilleur grimpeur, conseillé à distance par Richard Virenque en personne. En 2019, Romain Bardet l’imite. L’Auvergnat le perçoit davantage comme un lot de consolation qu’une consécration, lui qui est monté deux fois sur le podium du Tour (2e en 2016, 3e en 2017).
Le maillot blanc, qui consacre le meilleur jeune de moins de 26 ans, fête aussi son demi-siècle
Porteur de la tunique (en 2013) sans avoir pu la garder jusqu’au bout, Pierre Rolland, ex-attaquant dans l’âme reconverti en ambassadeur ASO (l’organisateur de l’épreuve), résume auprès du JDNews un sentiment largement partagé : « Après le jaune, c’est le maillot le plus recherché par les spectateurs sur le bord des routes. Il est ultra-populaire. Tous les coureurs veulent le porter une fois dans leur vie, ne serait-ce qu’une journée. À titre personnel, il renvoie aux champions qui ont bercé mon adolescence, les Virenque, Jalabert, Chiappucci et autres. »
Le maillot blanc, qui consacre le meilleur jeune de moins de 26 ans, fête aussi son demi-siècle. De Moser à Evenepoel en passant par Pantani et Pinot, nombre de champions l’ont porté. 1975 fut également l’année de la première arrivée sur les Champs-Élysées. Vainqueur du Tour, au dépens d’Eddy Merckx, Bernard Thévenet s’en souvient : « Je restais concentré parce qu’il y avait Merckx. Avec lui, il ne fallait surtout pas se relâcher. Mais quand on est arrivés sur les Champs et qu’on a vu la foule, on s’est dit : “Ce serait bien de recommencer.” » Et depuis 1975, à l’exception de 2024 pour cause de Jeux olympiques, le Tour s’achève sur « la plus belle avenue du monde ». On en oublierait presque un autre anniversaire, moins joyeux. En 1985, Bernard Hinault s’adjugeait son cinquième et ultime Tour. Depuis quarante ans, le Breton attend qu’un compatriote lui succède.
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