Gérard Bertrand, avec toute la franchise qui le caractérise dans sa rapidité d’action, explique pourquoi il a créé voici vingt-deux ans un festival de musique dans ses vignes. « Qu’est-ce qui nous reste au final quand on se retourne sur nos vies ? Nos émotions. »
Des émotions, l’ancien rugbyman devenu l’un des meilleurs vignerons au monde aura eu tout le loisir d’en éprouver au fil d’un parcours ponctué de chutes et de victoires gagnées sur l’adversité. Il n’a que 22 ans lorsque son père meurt dans un accident de voiture. « Il avait pourtant eu le temps de m’apprendre la dureté de l’existence avant de disparaître ; comme au rugby, la vigne enseigne ce que sont la discipline et la combativité, résume ce fils de vigneron, aussi entraîneur de l’équipe de rugby des Corbières dont aujourd’hui le stade porte le nom de Georges Bertrand. À 10 ans, je me levais à 5h00 pour aller dans les vignes. » Il a gardé le rythme : durant toute la durée du festival Jazz à l’Hospitalet, il ne s’octroie que trois heures et demie de sommeil – couché à 4h00, levé à 7h30.
Mais poursuivons : l’année suivante le décès de son père, l’enfant des Corbières s’envole pour la Californie, où il part à la rencontre de Robert Mondavi, producteur visionnaire dans la vallée de la Napa. « Il avait déjà une vision transversale du vin à travers l’art et la gastronomie, ajoute-t-il. Je l’ai entendu me dire : « Toi, tu as 23 ans, tu peux faire ce que je n’ai osé faire qu’à 55 ans. » Vision, stratégie, plan d’action, moyens, objectifs, les conseils du maître californien ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd. Aujourd’hui, Gérard Bertrand prend le train de savourer une huître dans son restaurant en bord de mer, à Narbonne. Mais l’Hospitalet Beach n’est qu’un des multiples points d’ancrage de cet ambassadeur de l’art de vivre à la française autour du monde.
« Dans les Corbières, on hérite de cinq mille ans de culture depuis l’empire grec »
À 60 ans tout rond, l’ancien capitaine du Stade-Français peut contempler son œuvre : dix-sept châteaux et domaines dans le sud du pays, mille hectares de vignes, dont le wine resort cinq étoiles du domaine de l’Hospitalet constitue une sorte d’acmé avec son hôtel, son restaurant gastronomique – une étoile verte pour une cuisine verticale, aérienne, sans graisse ni beurre –, son spa, sa galerie d’art – le peintre Hervé Di Rosa, en résidence cette année – et toute une gamme de soins dont la musique ne serait pas exempte. « Dans les Corbières, on hérite de cinq mille ans de culture depuis l’empire grec, rappelle-t-il. N’oublions pas que Narbonne fut la première capitale de la province romaine. Nos ancêtres, des Visigoths aux Cathares, nous ont transmis un savoir-vivre et un savoir-être qu’il s’agit de transmuer à travers nos sens. Et si le vin parvient à nous émouvoir, c’est qu’il porte cette musicalité du terroir. »
En 2019, le président Emmanuel Macron embarquait le vigneron dans ses bagages lors de son voyage officiel en Chine, où le président Xi Jinping a pu goûter et voir de quelle vigne se chauffait le leader en matière de vin en culture biodynamique dans le monde – distribué dans 180 pays. Gérard Bertrand produit un excellent rosé avec le chanteur de rock Jon Bon Jovi. Quand ses journées lui en laissent le loisir, ce sosie involontaire de Vincent Cassel gardant un œil sur tout – 450 collaborateurs – se met un disque de Sting. « J’aime les artistes qui ont une âme », dit-il. Ce qu’il a aimé dans le terme générique « jazz », c’est l’éclectisme qu’il renfermait.
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Au tout début, puisqu’il y a toujours un début, comme il le rappelle pudiquement, les concerts se tenaient dans le jardin de son antre familiale, Cigalus, acquise en 1998. Dix mille euros de budget pour cinquante spectateurs. Quatre ans plus tard, Gérard Bertrand rachète au promoteur immobilier Jacques Ribourel le domaine de l’Hospitalet. C’est là que se tiennent depuis les concerts du festival Jazz à l’Hospitalet : 2,5 millions d’euros de budget pour cinq jours de programmation. Les deux heures quarante-cinq minutes délivrées par le phénomène Jamie Cullum restent dans les mémoires tout comme le solo de dix-sept minutes du saxophoniste Maceo Parker. Mais, en une vingtaine d’années, la programmation a su élargir son éventail. Après les chanteuses Diana Krall ou Norah Jones, c’est plus sur une tonalité chanson ou pop que semble s’orienter la manifestation.
1 500 couverts accompagnés des meilleurs crus de l’enseigne viticole
Mardi soir, après un dîner, 1 500 couverts accompagnés des meilleurs crus de l’enseigne viticole, le groupe Texas ouvrait les hostilités. Sharleen Spiteri semblait s’être très bien remise de sa blessure à l’épaule causée l’année dernière par une chute à ski. Demi-caisse Gretsch vert pomme en bandoulière, la chanteuse dégaine d’entrée sa plus grosse cartouche : I don’t want a lover. Elle avait 18 ans quand elle l’a composée dans un coin de sa chambre. Quelques années ont passé, bien que la dégaine n’ait pas changé. Jean et t-shirt sombres, Sharleen Spiteri a l’air d’être la seule à ne pas s’être pliée au dress-code en vigueur, sauf à comprendre qu’elle voulait rejouer une scène du rouge et du noir. Libérée de sa guitare, l’icône écossaise sautille en tous sens comme une adolescente. Tu peux quitter l’enfance, elle ne te quitte pas. Et c’est assez réjouissant comme constat posé à 57 ans. Une poignée de hits plus tard avec ce Black Eyed Boy lancé à pleins volumes, Sharleen Spiteri livrera un Suspicious Minds en rappel. En 1985, le groupe Fine Young Cannibals exhumait cette pépite d’Elvis. Ce soir, ce sera au tour d’Ibrahim Maalouf d’occuper la scène, avant les jours suivants d’Earth, Wind and Fire, Michel Polnareff – dress-code en blanc – puis de Christophe Maé en clôture du festival. Et s’ils veulent à leur tour retrouver ce goût d’être dans le public, qu’ils aillent écouter l’orchestre maison dirigé par le directeur artistique, Dominique Rieux.
En balayant l’histoire de la pop tubesque, de All By Myself (Céline Dion) à Flowers (Miley Cyrus) en passant par un vertigineux pot-pourri mêlant la puissance funk d’Al Jarreau (Boogie Down) à celle de Michael Jackson (PYT), l’irrésistible groupe de reprises Hospitalet Groove Band, outre l’importance des mises en place, aura su rappeler une autre vérité immuable dans la transmission d’une mélodie : jouer de la musique, c’est avant tout savoir y prendre du plaisir. Et là, c’était assez contagieux.
Jazz à l’Hospitalet. Ibrahim Maalouf, Earth, Wind and Fire, Michel Polnareff, Christophe Maé au domaine de l’Hospitalet à Narbonne. chateau-hospitalet.com/pages/evenements-festival
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