Ce 14-Juillet, dans la plupart des villes de France ce sont aussi des feux d’artifice, des guinguettes, mention spéciale pour les bals des sapeurs-pompiers. Des souvenirs de garden-party, du temps où elles étaient à la mode ; tout comme les interviews présidentielles, du temps où elles étaient suivies en masse et avec intérêt – la dernière, le 10 juin, consacrée aux ambitions présidentielles océaniques, a touché le fond de la mer avec 1,5 millions de téléspectateurs.
Le 14-Juillet, c’est aussi… eh bien, non, c’est tout. D’où nous vient cette sensation étrange d’une fête nationale qui se vide de sa ferveur, de son intérêt et peut-être même de son sens ? Est-ce justement lié au fait que le défilé et le barnum qui l’accompagnent ressemblent de plus en plus à une représentation de théâtre, si éloignée de la réalité de nos enjeux ? C’est beau de faire défiler des légionnaires, chars et casoars en cadence – cela a beaucoup plu à monsieur Trump, qui a réclamé une parade militaire similaire pour son anniversaire. Mais quel sens cela a-t-il au moment où les mêmes chars, casoars et légionnaires peuvent se faire tous éliminer en quelques minutes par les drones d’attaque dont nous sommes entièrement dépourvus, du fait de l’indigence inouïe de notre appareil militaire d’État ? Quel sens a un défilé militaire en 2025, au moment où les guerres se gagnent et se perdent dans l’espace, dans les profondeurs, dans le cyberespace, l’espace informationnel ? N’y a-t-il pas quelque chose de profondément grotesque à perpétuer un tel défilé qui donne à voir à nos ennemis notre impuissance militaire, nos limites industrielles et financières honteuses ? Sans parler de la triste symbolique d’un cheval sans cavalier et d’un cavalier désarçonné qui résument les manquements de ces défilés d’un autre âge.
La violence et la division
Le 14-Juillet, la galerie n’amuse plus que ses metteurs en scène. Mais il y a une raison plus profonde à cette désaffection. Sans doute est-elle liée à une forme de fatigue patriotique, dans une nation de plus en plus morcelée et communautarisée, où l’individu est roi, et le drapeau plus souvent méprisé ou ignoré, que vénéré.
Une émeute sanglante et un peu absurde, facteur de discordes, de mensonges et de violences depuis deux siècles
Et puis, si l’on me permet ce blasphème : l’objet même de la commémoration – la prise d’une prison vide (sept prisonniers) par une foule de 80 000 émeutiers – ne constitue-t-il pas le frein principal à l’enthousiasme et à la joie que l’on peut attendre pour fêter une nation rassemblée autour d’un événement positif ?
Le choix du 14-Juillet, prise de la Bastille en 1789 puis fête de la Fédération en 1790, est-il porteur d’unité, de concorde nationale, de paix et de prospérité ? Ou – puisqu’on célèbre un coup de force où la foule exaltée submerge les forces de l’ordre, faisant une centaine de morts – faire du 14-Juillet la fête de la nation n’est-il pas une invitation à la discorde, à la violence la plus sanglante ? Deux ans après la fête de la Fédération, comme un signal de départ, les massacres de Septembre (1 500 exécutions à Paris et en province, essentiellement des religieux emprisonnés) annonçaient la suite. Le génocide vendéen et ses 200 000 morts, massacrés ; les 17 000 guillotinés de la Terreur ; puis l’épopée napoléonienne, de gloire et de sang mêlée.
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Voilà plus de deux siècles que nous portons le 14-Juillet, non pas comme une fête mais comme une malédiction nationale, encourageant – à l’instar de nombreux couplets de La Marseillaise – le pire en nous : la discorde, la violence, le goût du sang, de la confrontation et du renversement de l’ordre, plutôt que de l’unité, la réconciliation et la paix.
Des historiens, aux antipodes de ceux qui, si à la mode aujourd’hui, perpétuent cette tradition morbide et sanglante, pourront se réunir, convoqués par le futur président de la République en 2027, pour proposer une autre date pour notre commémoration nationale. Ils sauront puiser dans la profondeur de notre histoire de quinze siècles, bien avant les émeutiers du 14 juillet 1789, et ainsi tordre le cou à ce mensonge d’État sur l’histoire officielle. La triste cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, où aucun bâtiment précédant la Révolution française ne fut mis en valeur – à part la Conciergerie en flammes, prison de Marie-Antoinette décapitée sous les rires et vivats de la foule en 2025 – est le dernier exemple en date de cette émasculation vicieuse de notre histoire.
Fédérer plutôt que diviser
La date et l’événement choisis devront, au contraire, permettre le début de la réécriture, de la réappropriation de notre roman national, en choisissant un événement qui soit à la fois plus intégrateur et plus honnête avec notre propre histoire. Il faut s’appuyer sur un épisode positif, unitaire, qui donnera à la France l’énergie du relèvement, de l’ambition collective, de la reconstruction et de la concorde nationale. Et non plus cette énergie atroce qui puise dans le sang de la revanche, de la violence, de la soi-disant insoumission. Il s’agit, au fond, d’inverser une inversion de nos valeurs fondamentales, qui perdure depuis deux siècles.
Les exemples surabondent depuis le début de notre histoire, au Ve siècle. Ils doivent pouvoir embarquer tout le monde : ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas ; les hommes et les femmes ; les Français « de souche » comme les Français accueillis plus récemment sur notre sol et désireux de faire de notre histoire la leur. De la résistance des Parisiens galvanisés par Geneviève (aujourd’hui sainte patronne de la gendarmerie) face aux hordes d’Attila (printemps 451), en passant par l’épopée de Jeanne d’Arc (1429), héroïne républicaine et sainte, nous avons l’embarras du choix.
Quelle que soit la date que choisiront ces historiens après 2027, pour la fête nationale, tout ce qui puisera au plus profond de notre histoire, qui incarne l’unité et la renaissance, vaudra mieux que le souvenir d’une émeute sanglante et un peu absurde, facteur de discordes, de mensonges et de violences depuis deux siècles.
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