Espagne, décembre 1962. Un homme est assis au bar d’un hôtel en vue à Madrid. Avec ses yeux bleus perçants, sa corpulence athlétique, il ne passe pas inaperçu. Il est également facile de reconnaître Otto Skorzeny au Schmiss, l’imposante balafre qu’il porte sur la joue gauche, souvenir du temps où, à Vienne, il croisait l’épée avec ses pairs au sein d’une Burschenschaft, une de ces fraternités étudiantes en vogue dans le monde germanique. À la différence d’autres dignitaires nazis partis se planquer en Argentine, Skorzeny, l’ancien responsable des commandos d’Hitler, a choisi l’Espagne, imitant en cela une autre célébrité du IIIe Reich, le Belge Léon Degrelle qui passe une retraite paisible du côté de Marbella. Le régime franquiste sait se faire accueillant. Il faut dire aussi que Skorzeny sait donner des coups de main. Il n’a jamais eu envie d’arrêter ses activités. Simplement, il met désormais son savoir-faire au service de divers pays ou mouvements, comme l’Argentine et l’OLP de Yasser Arafat. Mais son principal client est l’Égypte, qui a recruté des dizaines d’anciens militaires allemands et de scientifiques pour développer un programme de missiles balistiques qui inquiète alors Israël.
Alors que Skorzeny termine tranquillement son verre, un couple de touristes allemands l’aborde. Ils se sont fait agresser, disent-ils, et dépouiller de tous leurs biens. Skorzeny et sa femme trouvent tout naturel d’aider deux compatriotes dans le besoin et leur proposent de venir dormir chez eux en attendant de se rendre le lendemain au consulat d’Allemagne. Arrivé au domicile de l’ex-agent nazi, celui-ci propose un dernier verre, mais au lieu de sortir des bouteilles, il ouvre sa commode et s’empare d’un pistolet avec lequel il tient aussitôt en joug ses hôtes :
« Je sais qui vous êtes, et je sais pourquoi vous êtes ici. Vous êtes des agents du Mossad et vous venez pour me tuer », leur dit Skorzeny, d’après une enquête du journaliste Dan Raviv publiée par le quotidien israélien Haaretz.
– Vous avez raison, mais en partie seulement, avoue la femme. Nous sommes bien du Mossad, mais si nous étions venus vous éliminer, vous seriez mort depuis plusieurs semaines.
– Je ferais peut-être bien de vous tuer tout de suite, réplique Skorzeny.
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– Si vous nous tuez, ceux qui viendront ensuite ne prendront même pas la peine de boire un verre avec vous. Vous ne verrez même pas leur visage avant qu’ils ne vous explosent la cervelle. Nous venons pour vous proposer un marché. »
Voilà comment celui qu’on surnomme « Scarface » dans le monde des opérations clandestines, en raison de sa balafre, l’homme des coups d’éclats le plus prestigieux du régime nazi, se retrouve du jour au lendemain agent du Mossad.
Sabotages et enlèvements
Otto Skorzeny est né à Vienne le 12 juin 1908 dans une famille de militaires, ce qui explique son goût précoce pour les armes. Dès 1932, il rejoint la force politique montante qu’est le parti nazi autrichien. Il s’engage dans l’armée juste après l’invasion de la Pologne en 1939. Son gabarit, 1,92 mètre pour 100 kilos le désigne alors presque naturellement pour intégrer l’élite militaire du régime, la Waffen-SS. Il prend part à l’invasion de la Russie en juin 1941. L’armée allemande piétine devant Moscou. Skorzeny est gravement blessé puis rapatrié à Berlin pour y être soigné. Il met alors à profit sa nouvelle affectation à un poste proche de la hiérarchie du IIIe Reich pour imaginer un autre type de guerre : des commandos capables d’agir de manière non conventionnelle, spécialisés dans le renseignement, le sabotage et la pénétration des lignes ennemies. En 1943, il est envoyé en Iran, en compagnie d’une dizaine d’hommes, pour saboter une ligne de chemin de fer importante qui ravitaille l’URSS. Cette première est un échec, mais ce n’est que partie remise.
Intervention en Égypte
À l’été 1943, Benito Mussolini est renversé. Le plus fidèle allié d’Hitler se voit remplacé, à la demande du roi Victor-Emmanuel, par un autre général. Convoqué à la chancellerie, Otto Skorzeny y est reçu par Adolf Hitler en personne : « Il faut sauver Mussolini. Trouvez le lieu où ils le retiennent, et libérez-le. » Skorzeny se rend alors en Italie où il repère le dirigeant fasciste dans un hôtel situé au sommet du mont Sasso, une forteresse imprenable. Skorzeny monte une opération aérienne à partir de dix planeurs embarquant des commandos. Le 12 septembre 1943, Mussolini est libéré, sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré. La légende Otto Skorzeny est née et l’action clandestine, inaugurée et perfectionnée par les Britanniques au cours de la Seconde Guerre mondiale, apparait dans toute sa splendeur. Skorzeny se rend ensuite en Yougoslavie pour tenter de capturer Tito. En Hongrie, il capture le fils de l’amiral Horthy qui entend quitter l’Axe. Ce dernier est contraint d’abdiquer pour être remplacé par un dirigeant à la botte de l’Allemagne.
En décembre 44, toujours sur ordre d’Hitler, il met sur pied des commandos en uniformes américains largués derrière les lignes ennemies pour des missions de sabotage et d’infiltration. Une condition pour les volontaires : parler l’anglais. Ils seront équipés de matériel américain et même dotés de cigarettes Lucky Strike comme tout bon G.I. en possède. C’est l’opération « Griffon ». Malgré tout, c’est un fiasco. Les hommes de Skorzeny se font en général assez vite repérer, l’état-major allié ayant eu vent de l’opération par avance…
La guerre prend fin et Skorzeny finit par se rendre aux Américains. Il sera jugé puis emprisonné pendant deux ans avant de parvenir à s’évader et de s’installer en Espagne. Sa collaboration éphémère avec le Mossad conduira à l’interruption du programme balistique égyptien par élimination de son principal responsable, Heinz Krug. En échange, Skorzeny avait demandé que son nom soit retiré de la liste des dignitaires nazis établie par Simon Wiesenthal. Ce ne sera jamais le cas, mais jusqu’à la fin de ses jours, le Mossad ne viendra plus jamais rôder autour de lui…
Otto Skorzeny, Des commandos SS au Mossad, Benoît Rondeau, Perrin, 384 pages, 23 euros.
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