« De quoi me sert ce pouvoir si étonnant si je ne puis changer l’ordre des choses, si je ne puis faire que le soleil se couche à l’Est […] et que les êtres ne meurent plus » fait dire Camus à Caligula. Face à cette prétention démiurgique précocement progressiste, le conservateur ne nie pas le réel mais à y inscrire son œuvre avec lui, et non contre lui, au service du Bien commun.
Depuis le ciel platonicien des idées, la tentation est grande d’opposer au tragique du réel l’illusion de l’idéologie, c’est-à-dire la perception d’un monde tel qu’on voudrait qu’il soit et non tel qu’il est vraiment. Des utopies antiques et renaissantes à sa caricature totalitaire, le discours révolutionnaire a pris de multiples formes dont le progressisme est le dernier avatar. La modernité ne se contente plus de refuser la complexité du réel, elle lui en substitue un autre qu’elle prétend juste au nom de sa morale.
La gauche s’arroge alors le monopole du changement et de la vertu laissant à la droite un rôle triste. Mais accepter le réel n’est pas se satisfaire des souffrances qu’il induit mais tenter de les adoucir sans les instrumentaliser. Accepter le réel, ce n’est pas le déconstruire mais chercher à le rendre meilleur en intelligence, en générosité et en humanité.
Articulation du réel à l’intelligence
La pensée classique s’est élaborée sur l’idée que le réel existe parce qu’il y a une vérité. Dans une formule ciselée, saint Thomas d’Aquin définit alors la vérité comme l’articulation du réel à l’intelligence. Mais depuis, les théories relativistes entendent altérer cette certitude jusqu’à remettre en cause l’existence du réel. Dans le sillage de la querelle médiévale des universaux, le nominalisme de Guillaume d’Occam pousse l’homme à s’affranchir de toute réalité, y compris biologique, pour s’autoengendrer. Au XVIe siècle, Pic de la Mirandole réactualise le mythe prométhéen.
Il y a bien une volonté progressiste de déconstruction de l’ordre naturel
Si la pensée est première, la seule volonté de l’esprit peut tout contre le réel qui nous précède et nous définit. De Descartes aux Lumières, la modernité vient d’enfanter une idéologie qui ambitionne de régénérer l’homme en l’affranchissant des bornes du réel. Condorcet imagine un homme capable de dépasser ses limites biologiques pour vivre plus longtemps. Le transhumanisme tient son manifeste. Les révolutionnaires de 1789 ont la conviction que l’énergie déployée pour changer le monde leur permet de surmonter les contraintes physiologiques du sommeil. Les futuristes du XXe siècle ne disent pas autre chose quand ils assurent que l’ardeur fasciste suffit à rendre les Italiens plus virils. Dans les années 1930, Lyssenko assure que l’idéologie communiste peut à elle seule modifier « biologiquement » l’homme prolétaire.
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La Révolution veut aussi désaccorder l’Homme nouveau du réel en effaçant les repères sensibles qui l’environnaient : symboles et marques dits de « l’Ancien Régime » sont effacés de l’espace public quand le temps révolutionnaire remplace le calendrier grégorien. Dans la Chine communiste, le pouvoir maoïste décréta que tout le pays s’alignerait sur le fuseau horaire de Pékin au mépris des réalités temporelles. Il y a bien une volonté progressiste de déconstruction de l’ordre naturel. Évidemment, le réel résiste simplement parce qu’il est. Sûre d’elle en ce que sa logique « s’accorde avec elle-même » dira Gustave Thibon, l’idéologie en acte n’a d’autre choix que de violenter la réalité pour l’adapter de force à sa pensée.
Puiser dans le meilleur de l’Homme
Le progressisme n’a, en revanche, besoin ni de guillotine, ni de goulag pour substituer au réel une nouvelle réalité. La singularité de la condition humaine, fondée sur la distinction jugée contingente des sexes ou avec le reste du monde vivant, est effacée par l’idéologie du genre ou l’antispécisme. Toute identité étant transitoire, il appartient à chacun de s’émanciper de sa propre nature par sa seule volonté. Les mots sont aussi convoqués pour travestir le réel. La Révolution se sert du langage pour égaliser les liens sociaux. Le vouvoiement, jugé aristocratique, est ainsi proscrit. L’écriture inclusive prétend équilibrer l’usage du masculin et du féminin.
Revenir au réel, c’est accepter son énigme et ses limites
En réalité, il s’agit moins d’un ajustement littéraire qu’une déstructuration d’une façon de parler et donc de penser. Changer la perception du réel par la langue fut tenté aussi bien en URSS que dans l’Allemagne nazie. Aujourd’hui, la novlangue projette sur les faits une réalité virtuelle. Les « banlieues » deviennent ainsi les « quartiers », les voyous, des « jeunes » ou les « provinces » des territoires. Et puisque le réel est le produit d’une histoire, la culture de l’effacement s’emploie à réécrire le passé pour le conformer aux canons moraux contemporains. Cette reconfiguration doit faire advenir une société post-moderne d’êtres indistincts et interchangeables, hors-sol et sans culture comme l’ingénierie constructiviste en a rêvé.
Être de droite implique de se ressaisir du réel, non pour le subir mais pour se réconcilier avec lui. Revenir au réel, c’est accepter son énigme et ses limites mais aussi ce legs culturel que nous n’avons pas choisi. Le réel nous rend humble devant les fragilités des êtres, l’imperfection du présent et l’imprévisibilité de la nature. La droite n’envisage pas de créer un Homme nouveau mais de l’élever en puisant le meilleur de lui-même. Le réel nous rend humain dans un monde qui ne sera jamais idéal mais qui nous enracine et que nous avons à transmettre.
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