Tout près du lac d’Annecy, à Faverges, ce qui se trame dans ce bâtiment ordinaire est insoupçonnable : dans l’histoire de ces murs, on croise le photographe de Napoléon III, un meilleur ouvrier de France, des techniques millénaires côtoyant les machines les plus innovantes et… Jackie Kennedy ! Au-delà des souvenirs de beaucoup de Français pour les célèbres briquets et stylos S. T. Dupont, c’est ici, au cœur de la Savoie, que, au feu et à l’or, le récit s’écrit.
Tout commence après la chute du Second Empire : François Tissot Dupont, photographe du monarque déchu, se reconvertit comme maroquinier. Parmi ses clients, il accueille rapidement Eugénie de Montijo, l’impératrice destituée, qui propulse la jeune maison parmi les plus grandes marques de ce XIXe siècle finissant. Travaillant avec François, le neveu de ce dernier, Simon T. Dupont, donne ses lettres de noblesse et ses initiales à l’entreprise. Puis les enfants de « S. T. » déplacent les ateliers de Paris à Faverges.
Ils introduiront la laque en 1935 et lanceront leurs briquets en 1939. Les stylos ? C’est encore toute une histoire : Jackie Kennedy s’était fait offrir un de ces briquets par André Malraux. Devenue épouse Onassis, elle commanda en 1974 à la manufacture haut-savoyarde un stylo à bille afin de l’assortir à « son Dupont ». Après une première hésitation, la manufacture y vit une occasion de développer une nouvelle ligne de production. Ce sera le début d’une nouvelle aventure pour la maison : elle incarne désormais l’excellence artisanale des plumes françaises.
Entre technologie de pointe et gestes ancestraux
Depuis, le temps ne s’est pas arrêté à Faverges et c’est Anthony Chevy, directeur industriel du site, qui nous montre les avancées technologiques les plus récentes : l’arrivée de machines qui découpent et sculptent d’énormes barres de laiton a changé le visage de l’entreprise il y a dix ans. Tout ici se fait contraste : la pointe de la technologie côtoie des artisanats millénaires ; sur le sol terne, une poussière dorée s’est déposée ; et, à ce dépôt sans bruit répondent les crissements qui tailladent avec une précision millimétrée le cuivre jaune. En sortiront un corps et un chapeau, les parties extérieures du briquet.
« En pointes de diamant »
Le plus frappant est qu’à ces étapes, les briquets n’ont pas le brillant caractéristique « d’un Dupont » et pourtant, la magie opère : on devine, sous le sombre, le brillant. Il faudra pour cela passer entre les mains d’un polisseur, qui nous montre comment faire surgir les décors « en pointes de diamant » ou « guillochés ». Sous son regard concentré, les surfaces planes prennent du relief. Plus tard, d’autres artisans rendront éclatant le laiton de ces pièces.
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En attendant, Anthony nous emmène à l’atelier de laquage, une aventure débutée en 1935 lorsqu’une faute de frappe fait embaucher un « laqueur » plutôt qu’un « plaqueur » (d’or fin) : un certain Novossiltzeff, un Russe blanc complètement givré, introduit alors dans l’entreprise la laque de Chine, une sève qui, en séchant, prend un aspect lisse et brillant. Peu étonnant donc que cette partie de l’usine garde une odeur végétale bénéolente, comme un parfum d’herbe fauchée.
Chacun des laqueurs (dont un meilleur ouvrier de France) nous accueille avec un grand sourire, relevant la tête avant de retourner à son ouvrage : la technique, ancestrale et orientale, se perpétue, comme sous les doigts d’Audrey, aux gestes calibrés, qu’on voit saupoudrer des paillettes d’or sur le corps d’un stylo plume. Les couches se superposent, épaisses, presque poisseuses, avant un séchage d’un jour par couche. On comprend mieux pourquoi la construction d’un stylo S. T. Dupont nécessite jusqu’à 140 opérations, et un briquet… 600 opérations! On saisit aussi comment sont réalisés les subtils dégradés de couleur, sur la longueur d’un stylo ou dans le condensé d’un « ligne 2 ».
Une fois le corps parfaitement laqué, poli, affiné, des ouvriers spécialisés mettent la même minutie au montage des pièces techniques. À ce niveau de précision, chaque étape est suivie d’un contrôle qualité scrupuleux. Anthony nous montre des pièces mises au rebut avant recyclage et il faut reconnaître que ce sont des yeux experts qui ont su déceler des défauts extrêmement minimes : l’excellence est à ce prix et la moindre imperfection renvoie le produit. D’ailleurs, tous ceux qui ont déjà tenu un briquet Dupont connaissent le bruit caractéristique à l’ouverture du chapeau. Eh bien un acousticien est dédié au contrôle du son de chaque pièce !
La flamme de la passion
À voir toutes ces étapes, réalisées par des artisans passionnés, où le savoir-faire se transmet et où le beau guide la main, on devine pourquoi la créativité n’est pas un vain mot : chaque année, S. T. Dupont étoffe sa gamme d’un nouveau décor et fait appel à un artiste pour collaborer à une ligne unique — le premier à avoir personnalisé un briquet en 1962 ? Pablo Picasso. Cet héritage vit plus fort encore dans l’atelier de création, où des pièces exceptionnelles sont produites en toute petite quantité : un faucon sculpté devient un porte-plume, une reproduction d’une flèche de Notre-Dame permet de faire jaillir un stylo aux arêtes ouvragées…
La manufacture est passée de 90 à 150 personnes
À Faverges et devant chaque produit, nous voyons vivre un artisanat d’excellence, d’où la technologie et la technique ne sont pas absentes, où la transmission d’une passion occupe l’esprit de chacun. Et il faut croire que cette organisation, exigeante et valorisante, plaît aux acteurs locaux : en cinq ans, la manufacture est passée de 90 à 150 personnes. Une preuve, s’il en fallait, que la maestria technique peut passer à une échelle industrielle.
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