Il y a dans toute révolution une espérance, une fièvre, et trop souvent un lendemain de cendres. L’Histoire abonde en soulèvements glorieux, aussitôt suivis d’instabilités, de conflits, de désordres meurtriers. Le tyran tombe, mais la paix ne suit pas. Après la chute, vient la vertigineuse question du pouvoir, du droit, de la cohésion nationale. Ainsi en fut-il de la France de 1789 : l’Ancien Régime s’écroule, l’espoir jaillit, mais Robespierre succède à Louis XVI, et la Terreur se déchaîne dans les rues de Paris. Le printemps des peuples de 1848 engendra plus de désillusions que de démocraties. Le monde arabe, depuis les soulèvements de 2011, n’échappe pas à ce paradoxe tragique : renverser un dictateur ne garantit ni la justice, ni la paix.
La Syrie est aujourd’hui la scène la plus violente de ce drame ancien. La chute de Bachar al-Assad en décembre 2024 fut saluée avec raison : le départ de ce despote sanguinaire, responsable de centaines de milliers de morts, offrait l’illusion d’un renouveau. Mais, à l’instar de tant de révolutions, le vide laissé par le dictateur fut bientôt comblé par d’autres formes de violence.
Le nouveau président, Ahmed al-Charaa, issu du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham, a tenté de rassurer les minorités inquiètes. Mais les promesses d’unité sont restées lettres mortes. Car dans un pays fracturé par treize années de guerre civile, les clivages religieux, ethniques et tribaux sont autant de foyers de discorde. Et c’est aujourd’hui la minorité druze qui paie le prix fort de cette instabilité.
L’impuissance de l’ONU
Les Druzes, communauté religieuse issue de l’ismaélisme chiite et profondément ancrée dans la région de Soueïda, au sud de la Syrie, vivent dans l’inquiétude permanente. À la croisée de multiples traditions spirituelles – de la philosophie grecque à l’hindouisme, en passant par l’islam et le christianisme – leur foi et leur mode de vie les distinguent autant qu’ils les exposent. Déjà marginalisée par le régime Assad, leur communauté subit désormais les tensions avec les Bédouins sunnites, dans un contexte où les autorités centrales sont jugées partiales et affaiblies.
La chute d’un régime autoritaire, si elle n’est pas suivie d’une consolidation institutionnelle forte, laisse la voie libre aux extrémismes
Le cycle récent des violences le démontre tragiquement. En avril et mai, des affrontements ont opposé des combattants druzes aux forces gouvernementales. Le 13 juillet, l’enlèvement d’un marchand de légumes druze a relancé la spirale meurtrière. Des dizaines, puis des centaines de morts. Les rues de Soueïda jonchées de corps. L’armée syrienne entre, puis se retire sous la pression d’Israël, qui se présente désormais comme le protecteur des Druzes de Syrie. Pendant ce temps, des miliciens tribaux affluent de tout le pays, attisant les braises du conflit. L’ONU, impuissante, réclame des enquêtes et supplie que le sang cesse de couler.
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Faut-il s’en étonner ? L’histoire nous enseigne que la chute d’un régime autoritaire, si elle n’est pas suivie d’une consolidation institutionnelle forte et inclusive, laisse la voie libre aux extrémismes. La Syrie post-Assad est aujourd’hui le théâtre de cette fragmentation. Le pouvoir central est contesté, divisé, contestable. Les alliances sont mouvantes, les ambitions locales incontrôlables. Les minorités, jadis protégées (par intérêt cynique) par le régime Assad, se retrouvent exposées, isolées, et parfois prises en tenaille entre deux périls : le chaos tribal et la répression étatique.
Retrouver un rôle de médiateur
Il est temps que la communauté internationale, et la France en particulier, prenne la mesure de cette nouvelle réalité. Si l’on se réjouit, à juste titre, de la fin du régime Assad, on ne peut rester spectateur du désordre qui lui succède. À quoi sert de faire tomber un tyran si c’est pour laisser naître une guerre civile sans fin ?
La France, héritière d’une tradition diplomatique humaniste, doit retrouver son rôle de médiateur. Elle doit porter, avec ses alliés européens, une initiative diplomatique pour garantir la protection des minorités syriennes. Cela suppose un engagement clair : en faveur d’enquêtes indépendantes sur les exactions, d’un soutien aux structures civiles locales capables d’organiser la paix, et d’un refus net de toute épuration religieuse ou ethnique.
La Syrie post-Assad est à la croisée des chemins
Il faut aussi, lucidement, comprendre les enjeux stratégiques du moment. Le retour de la violence en Syrie, dans un contexte de tension régionale avec Israël, pourrait déclencher un nouvel exode massif. Or l’Europe, déjà ébranlée par les vagues migratoires du passé, ne peut pas s’offrir le luxe d’une nouvelle crise. Préserver la stabilité syrienne, ce n’est pas seulement un devoir moral, c’est une nécessité politique.
Les Druzes de Syrie ne réclament pas un privilège, mais une garantie : celle de pouvoir vivre selon leur foi, sur les terres qu’ils habitent depuis des siècles. Ignorer leur sort serait une faute. Le désengagement occidental, dans cette phase critique, ouvrirait la voie aux forces les plus brutales. Il faut à la Syrie une paix solide, équitable, négociée – non une paix imposée par les armes ou dictée par les haines.
L’Histoire nous montre ce qui arrive quand les démocraties ferment les yeux : elles se réveillent, trop tard, devant les drames qu’elles auraient pu prévenir. La Syrie post-Assad est à la croisée des chemins. Souhaitons qu’elle n’ajoute pas une page de plus au grand livre des occasions manquées pour la paix.
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