Il était une fois un vieux monsieur plus qu’octogénaire. Il aimait la vie comme on l’aime quand on ne peut plus monter à cheval, que la cigarette vous est interdite et que vous passez à la pharmacie plus souvent qu’à confesse. Depuis quelques années, les messes d’enterrement avaient remplacé les réunions de travail. Les amis s’en allaient. Il attendait son tour entre la peur du vide et le bonheur d’avoir connu un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas comprendre. Il adulait de Gaulle. Il snobait les années 2000. La France lui manquait. Il ne la reconnaissait plus. Qu’allait devenir son pays ? Serait-il encore « la madone aux fresques des murs » dont parlait le Général ? Il avait fait HEC puis l’ENA, mené une brillante carrière dans la fonction publique, occupé des postes qu’il avait honorés selon une expression qui courait jadis les allées du pouvoir, quelques mots devenus avec le temps désuets : grand serviteur de l’État. Oui, il avait cru à l’État national, à l’excellence française, au rayonnement du pays des Lumières.
En Amérique, en Orient, en Europe, partout où il était allé, il avait emmené avec lui la fierté d’être Français. Il avait cru en l’État au point d’oublier HEC, le monde des affaires, les bonus XXL et les retraites chapeaux. Aujourd’hui, il habitait loin de Paris, revenu sur une terre natale qu’il avait quittée adolescent pour suivre un itinéraire d’enfant surdoué, entre Flaubert et Tocqueville. Je parle souvent avec lui. « Le moule est cassé », est une phrase que je lui répète souvent quand nous évoquons l’homme qu’il est.
Ces derniers jours, il est de méchante humeur. « Je suis un retraité ‘‘aisé’’, me dit-il. Est-ce que vous saisissez le vice qui se cache derrière ce simple adjectif ? Aisé ! Aisé dans mes costumes ? Aisé dans ma maison qui est trop grande ? avec trop de pièces ? » De fait, les retraités sont devenus les nouveaux boucs émissaires. On les appelle « boomers » pour ne pas dire « profiteurs ». Vous entendez la petite musique qui monte ? « Plaît-il, fossile ? » ; « D’acc réac » ; « Mais oui papi ». Les vieux forment une cible idéale. Ils ne manifestent pas dans la rue. Ils ne cassent pas de vitrine. Les voici jetés en pâture avec l’assentiment de tous, médias et politiques, comme jadis les koulaks, les paysans riches de la Russie tsariste qu’il fallait dépouiller au nom d’un idéal. Trop vieux ! Trop riches ! Trop cons ! Ok boomer !
« Les retraités aisés sont une vache à lait qui ne donne pas de coup de pied », dit mon ami qui paye chaque saison plus de 50 % de son revenu en impôts et taxes après avoir travaillé quatre-vingts heures par semaine toute son existence et pris ses quartiers d’été à l’âge de 68 ans. « Retraités aisés. » Les commentateurs s’en donnent à cœur joie. Les gros veinards ! L’expression fait florès. Elle est sans danger. Dire « les jeunes paresseux » serait plus audacieux. « Chômeur professionnel » est interdit. Comme « RSA éternel ». Je suggère aux éditorialistes, pour renouveler leur cheptel de banderilles, « étudiants qui n’étudient pas » ou « fonctionnaires qui ne fonctionnent pas », voire « intermittents permanents ».
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Ceux qui travaillent casqueront, c’est la loi du genre
Qu’ils tentent ! Qu’ils osent ! Qu’on s’amuse… Les pensions de retraites occupent le premier poste de la dépense publique : 400 milliards d’euros par an sur un total de 1 850 milliards. En 2026, elles n’augmenteront pas d’un centime. Si le plan d’économies de François Bayrou est adopté à l’automne, les retraités perdront aussi un abattement de 10 % sur leur pension. Tous les retraités de France accepteraient mieux cet effort si la couverture maladie universelle (CMU) devenait l’exception, si l’aide médicale d’État (AME) était revue, si le revenu de solidarité active (RSA) pour les étrangers disparaissait, si les retraites de la fonction publique étaient calculées comme celles du secteur privé, etc. Il n’en sera rien. Les retraités casqueront. Les salariés casqueront. Ceux qui travaillent casqueront. C’est la loi du genre.
Adieu, jeune homme
Il n’existe pas de retraite pour les gens de télévision. Pour les hommes politiques, pour les artistes non plus. Le manège tourne. Parfois, un homme ou une femme descend. Jamais de son fait. Il est éjecté. Ou il meurt. Thierry Ardisson est descendu du manège le 14 juillet. « Je veux voir la mort arriver en face, pas qu’elle me prenne par surprise », avait-il déclaré au journal Le Parisien. « Mort ratée, vie ratée », disait François Mitterrand. James Dean, John Kennedy, Jim Morrison n’ont rien décidé. Ils sont entrés dans la légende parce que jeunes, parce que beaux, parce que glorieux, et qu’ils sont morts comme on meurt dans une tragédie antique : en plein soleil. Hélas ! Tout le monde n’a pas la chance de mourir les dents blanches et le cheveu noir.
La vieillesse est un naufrage. Jean-Paul II sublima un chemin de croix qu’il traversa comme le Christ éprouva la Passion. Comment réussir sa mort ? « Le jour où je sentirai la fin approcher, je déciderai de tous les détails pour mon enterrement », déclara aussi Thierry Ardisson. L’homme en noir comme l’homme du 10 mai 1981 ont défié La Rochefoucauld et son axiome pour âmes sensibles : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. »
François Mitterrand imaginait le monde d’après quand il s’adressa aux Français le 31 décembre 1994, à 20 heures : « Je crois aux forces de l’esprit. » Une année et huit jours plus tard, il disparaissait. Il choisit quand, où et comment mourir. Il organisa la cérémonie des adieux : « Une messe est possible. » Et La France découvrit deux familles devant un drapeau bleu, blanc, rouge qui recouvrait un cercueil que le vent de janvier malmenait.
Comment réussir sa mort ? Le général de Gaulle n’eut besoin de rien pour gagner la postérité. Il refusa les obsèques nationales. Il ne voulut aucun discours ni cérémonie publique. Thierry Ardisson pensa le premier jour du reste de sa mort peut-être pour oublier les dernières heures qu’il vivait. Comme David Bowie, qui sortit deux jours avant sa disparition, le 8 janvier 2016, un album testament, Blackstar. La mort des siens, des amis, des inconnus tend un miroir à nos jours qui filent. Que faire, que dire quand l’échéance arrive ? Chanter une dernière fois ! Entonner un air de Charles Aznavour que Thierry Le Luron reprenait à la fin de son spectacle : « Nous nous reverrons un jour ou l’autre… »
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