Au fond, c’est banal. Deux amants illégitimes surpris. L’adultère est vieux comme le mariage. Dans Baisers volés (1968) de François Truffaut, un détective privé surprend à l’aube des amants infidèles, persuadés, comme Alexandre Dumas, que les chaînes du mariage sont si lourdes qu’Il faut être deux, parfois trois, pour les porter.
Cette fois, une « kiss cam » a ruiné des noces de cristal, détruit des vies de porcelaine. Et googlelisé à jamais un homme et une femme. La « kiss cam » figure le diable. Elle repère les amoureux. Au stade, en concert. Objectif grand écran. Généralement, les amoureux sourient. Généralement, les spectateurs applaudissent. Généralement, ça se passe comme ça…
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Jeudi 17 juillet, le groupe Coldplay et Chris Martin chantent à Boston dans le Massachusetts. La « kiss cam » fixe un homme et une femme. Quand ils découvrent leur visage sur les écrans, ils prennent peur. Enlacés, ils se délacent. La femme tourne le dos. L’homme se cache. « Soit ils ont une liaison, soit ils sont très timides », commente Chris Martin.
L’homme a 51 ans. Il s’appelle Andy Byron. Est-il un lointain descendant de Lord Byron, poète britannique du XVIIIe siècle, mari impossible et amoureux pathologique, séducteur aux mille aventures ? Andy Byron était le PDG de la start-up Astronomer. Il a présenté sa démission le dimanche 20 juillet. Le conseil d’administration d’Astronomer a accepté son retrait. Son épouse Megan Kerrigan a nettoyé leur compte Facebook. On y voyait une Amérique de carte postale. Parents et enfants posaient la main sur le cœur, le sourire aux lèvres. Ils célébraient le diplôme de l’aîné, ils accompagnaient une randonnée du cadet. Quelques mots ont remplacé les photos : « Chers amis et proches, j’ai pris la difficile décision d’aller de l’avant avec un divorce – et de demander une pension alimentaire. »
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Sur la vidéo du scandale, Kristin Cabot a des faux airs de Marie-Christine Barrault. Elle travaille chez Astronomer, département des ressources humaines. Andy Byron est son patron. L’amour au bureau, quoi de plus banal, là encore. Kristin Cabot est mariée à Andrew Cabot, propriétaire d’une célèbre marque de rhum. Il distille l’eau-de-vie autant qu’il multiplie les dollars. Mister Cabot pèse lourd : 15 milliards de dollars. Il est né riche, héritier d’une famille prestigieuse de Boston qui mène grand train depuis deux siècles. Quoi qu’il fût marié deux fois et divorcé tout autant, Andrew Cabot n’est pas un vieux monsieur mais un Américain d’aujourd’hui que les photos montrent en pantalon, tee-shirt, baskets, le look Steve Jobs. Astronomer a mis son épouse en congé. « Nos dirigeants sont censés être exemplaires en matière de conduite et de responsabilité », peut-on lire sur le post X de l’entreprise.
Le puritanisme made in USA. Astronomer entre dans la chambre à coucher de ses employés. Kristin Cabot a pris la parole sur Facebook : « Bien que beaucoup de désinformation circule actuellement, la vérité est bien connue des plus proches de la situation. Il est profondément regrettable que tant de choses soient diffusées sans consentement. Néanmoins, nous sommes convaincus qu’en temps voulu, toute la vérité émergera. »
Warhol avait tout prévu
En 1968, Andy Warhol prophétisa les années 2000 : « À l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité. » En l’occurrence, cinq secondes ! L’anonymat est mort. Des dizaines de millions d’internautes ont vu et partagé les malheurs d’Andy et de Kristin. Et chacun y est allé de son commentaire. Sont-ils bêtes ! Sont-ils fous ! A moins qu’Eros et Thanatos aient dicté ce coming-out qu’elle et lui voulaient sans le vouloir. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. L’espace d’une soirée, Andy et Kristin ont rejoué leur 15 ans – un acte manqué ou une régression assumée. Comme une envie d’adolescence. Comme un désir de rock’n’roll. Hélas ! Hollywood a oublié les comédies romantiques. Les avocats ont remplacé les scénaristes.
À Hollywood, les avocats ont remplacé les scénaristes
Andy Byron et Kristin Cabot traîneront-ils Coldplay devant les tribunaux ? Acheter une place de concert ne donne pas un feu vert pour être filmé en plan rapproché. Ça se plaide, non ? Diffusion d’une image sans consentement ! Quel préjudice ? Plusieurs millions de dollars. Et la carrière professionnelle ? Et la douleur des enfants ? Et les conjoints trompés ? Le groupe Coldplay a senti le danger. Samedi 19 juillet, Chris Martin a prévenu le public présent à Madison, dans le Wisconsin : « Nous aimerions saluer certains d’entre vous dans le public. Pour ce faire, nous allons utiliser nos caméras pour diffuser certains d’entre vous sur grand écran. » Les spectateurs ont ri : « Alors, s’il vous plaît, si vous ne vous êtes pas maquillé, maquillez-vous maintenant. » Les godelureaux sont avertis. Et les quadragénaires, les quinquagénaires en goguette que le démon de midi a rattrapés attendront la fin du spectacle pour interpréter Tristan et Iseut.
La génération Z impose sa morale
La Baule. Deuxième semaine de vacances. La température ne dépasse pas 21 °C le jour. Nuit fraîche. Soleil intermittent. Les commerçants annoncent le retour du beau temps. Météo France dit le contraire. L’anticyclone est aux Açores. Quelques campeurs décampent. Les mères dépriment. Les filles débronzent : « C’est quoi ce temps ? »
La génération Z ne badine pas avec l’amour
Je suis dans une maison remplie de jeunes gens. Il est 10 heures. J’écris ces lignes. Mon amoureuse et moi sommes les seuls réveillés. L’été est propice aux rassemblements des familles et aux discussions interminables. Écoutons ces jeunes gens (quand ils seront réveillés) et qu’ils évoquent la vidéo de Boston :
Faustine, 25 ans : « C’est nul ! Ils n’ont pas pensé à leurs enfants ! »
Rafaël, 18 ans : « Ils l’ont bien cherché. »
Anaëlle, 18 ans : « Quand on ne s’aime plus, on se quitte. On ne trompe pas son mari ou sa femme. »
Milo, 16 ans : « C’est leur Karma. »
La génération Z ne badine pas avec l’amour. Est-ce parce qu’ils ont connu le divorce de leurs parents ? Qu’ils ont pleuré la nuit avec leur doudou ? Est-ce le mouvement #Metoo qui a changé la donne entre les hommes et les femmes ? La génération Z préfère les constants aux volages. La génération Z impose sa morale. Elle déteste la duplicité.
Et tant pis pour ce monde qui ne débranche plus ses cameras. Et tant pis si le quart d’heure warholien tourne au cauchemar infini. « Et puis, après tout, c’est de leur faute ! Ils n’avaient qu’à prendre la cape d’invisibilité d’Harry Potter. » Ainsi oscille aujourd’hui la génération Z, entre Big Brother et Harry Potter. On verra bien ce qu’elle dira quand elle aura 50 ans…
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