L’essentiel
- Deux jours après l’assassinat d’un Tunisien par son voisin à Puget-sur-Argens, le parquet national antiterroriste s’est saisi des faits.
- C’est la première fois que ce parquet spécialisé enquête sur un meurtre commis dans le cadre de la mouvance d’ultradroite.
- La publication de plusieurs vidéos du suspect appelant à s’en prendre à des étrangers explique notamment cette saisine.
Le profil du suspect a rapidement fait dire aux enquêteurs que le crime ne relevait en rien d’un conflit de voisinage. Samedi soir, dans un lotissement calme de Puget-sur-Argens, dans le Var, Christophe B., un homme de 53 ans inconnu de la police, a abattu de cinq balles son voisin, Hichem Miraoui, un Tunisien de 35 ans. Il a également blessé à la main un ami – un homme kurde de 25 ans – qui se trouvait avec la victime. L’alerte, donnée par la compagne du suspect, a permis au GIGN de l’interpeller rapidement au volant de sa voiture. A bord, plusieurs armes de « type pistolet automatique, fusil à pompe et arme de poing » ont été découvertes, a précisé dimanche le procureur de Draguignan.
Lundi après-midi, après une longue « évaluation » – c’est-à-dire l’analyse des premiers éléments de l’enquête – le Parquet national antiterroriste (Pnat) s’est saisi des faits. L’enquête a notamment été ouverte pour assassinat et tentative d’assassinat « en relation avec une entreprise terroriste, commis en raison de la race, de l’ethnie, la Nation ou la religion ». Si le Pnat a déjà été saisi depuis sa création, il y a six ans, d’une vingtaine d’affaires liées à l’ultradroite – des projets d’attentats qui n’ont pas abouti dans l’immense majorité des cas –, c’est la première fois que le parquet spécialisé enquête sur un meurtre lié à cette mouvance.
Des vidéos racistes et haineuses
Cette saisine se fonde notamment sur des vidéos diffusées avant et après le meurtre par le suspect. Cet adepte du tir sportif appelle sans détour à s’en prendre aux immigrés. « Sortez vos couilles, allez les chercher là où ils sont », « arrêtez de vous faire enculer par ces putains de bâtards de bicot », « tous les sans-papiers, les machins, je vais me les cartonner », s’écrit-il dans une logorrhée raciste et haineuse d’un peu plus d’une minute, expliquant avoir fait « allégeance au bleu-blanc-rouge ». Dans une autre vidéo, révélée par Le Monde, il revendique son geste. « J’ai pété un plomb envers des voisins de merde, envers toute la racaille, toute la saloperie. » A de nombreuses reprises, il inscrit son geste dans un contexte politique en appelant « à bien voter », sans toutefois se promouvoir du RN.
Sa page Facebook, toujours accessible, met en lumière un parcours de radicalisation qui semble avoir démarré il y a plusieurs années. En mars 2023, il poste un cliché d’un pistolet 9mm avec une cartouche en photo. « Pour la chasse », commente un ami. « Mdr », répond Christophe G. En 2020, il choisit pour photo de profil une image d’un chevalier des Templiers, un choix loin d’être neutre tant ces guerriers sont associés aux croisades et aux guerres de religion. En 2019, il poste un article de 20 Minutes sur la sortie des détenus radicalisés à l’issue de leur peine et commente : « y a intérêt de bien graissé les fusils » (sic).
Un crime qui va « au-delà de l’infraction individuelle »
Dans cette affaire, l’analyse du parquet antiterroriste est bien différente de celle faite, fin avril, de l’assassinat d’Aboubakar Cissé. Ce jeune Malien a été tué de 57 coups de couteau au sein même de la mosquée de La Grande-Combe, dans le Gard. Comme Christophe B., le suspect, Olivier H., 20 ans, s’est fendu de plusieurs vidéos – avant et après son crime – qu’il a diffusées sur les réseaux sociaux. Sur l’une des dernières, on y voit la victime agonisante et le suspect dire « je l’ai fait […] ton Allah de merde ».
Pour autant, si le caractère raciste du crime ne fait guère de doute, les autorités judiciaires n’ont pas retenu la dimension terroriste. Au cours d’une conférence de presse organisée peu après les faits, la procureure de la République de Nîmes a justifié ce choix par le fait que « les ressorts pour agir de l’agresseur sont très vite apparus comme profondément personnels, l’envie de tuer quelqu’un, quelle que soit sa cible ». Avant de passer à l’acte, cet homme avait évoqué son « envie obsessionnelle de tuer » mais sans désigner de communauté ni même exprimer de revendication idéologique. Par ailleurs, le suspect souffre de troubles psychiatriques.
Dans le cas de l’assassinat de Puget-sur-Argens, le Pnat a estimé que le crime de Christophe B. avait une dimension plus vaste que celui d’Olivier H.. « La portée que le suspect a entendu donner à son action et l’objectif de troubler l’ordre public par la terreur vont au-delà même de l’infraction individuelle commise », précise auprès de 20 Minutes une source judiciaire. Un attentat ne se définit pas par son mode opératoire mais par son objectif (même si les deux peuvent être liés) : « troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ».
Une saisine lourde de conséquences
La saisine du Pnat n’est pas anodine : les investigations sont menées par des services spécialisés – ici la Sous-direction antiterroriste (Sdat) et la DGSI, les services de renseignements intérieurs. Et si à l’issue de l’enquête, la dimension terroriste se confirme, le suspect sera jugé devant une cour d’assises spécialement composée. Les peines encourues sont alors plus élevées : la réclusion criminelle à perpétuité pour un assassinat terroriste.





