À 22 ans, la pianiste anglaise Jeneba Kanneh-Mason est-elle en train d’accomplir le rêve de Nina Simone, militante pour les droits civiques des Afro-Américains aux États-Unis : pénétrer le cénacle des grandes concertistes classiques ? « Mes parents ne m’ont pas élevée avec ce genre de barrières mentales, je ne me sentais donc pas inhibée par le fait d’être noire, raconte la jeune artiste. Mais je suis consciente d’avoir bénéficié de tous les combats menés en son temps par cette grande chanteuse qui me permettent aujourd’hui d’être considérée comme une pianiste classique en dépit de ma couleur de peau. »
Troisième enfant de la fratrie Kanneh-Mason, cette ancienne étudiante du Royal College of Music à Londres place les compositrices afro-américaines Florence Price et Margaret Bonds au même rang que Chopin, Scriabine et Debussy dans son merveilleux premier album paru chez Sony Music sous le titre Fantasie. Presque simultanément, son frère aîné, Sheku, célèbre depuisqu’il s’est produit au mariage princier de Harry et Megan Markle devant deux milliards de téléspectateurs, publie un album consacré à Chostakovitch et Britten chez Universal.
On ne se fait pas de souci pour le succès que le violoncelliste devrait remporter pour ce cinquième album. Avec son disque Inspirations, le premier musicien à avoir concouru pour les BBC Young Musicians Awards, depuis leur création en 1978, avait réussi à déjouer tous les pronostics en vigueur dans le domaine classique avec un démarrage fulgurant à sa sortie, en janvier 2018.
« Mes parents aimaient tout autant Bob Marley et Tina Turner que le hip-hop »
Désormais membre de l’ordre de l’Empire britannique, Sheku Kanneh-Mason, supporter du mouvement Black Lives in Music, consacre une large partie de son temps à la diffusion de son savoir dans les écoles. « J’espère que ma notoriété permettra à des jeunes de s’identifier à nous. L’accès à un enseignement de haut niveau est biaisé par une fracture découlant du racisme, mais aussi d’un écart entre classes sociales. L’éducation est la base si l’on veut accéder à ce niveau de connaissance. » On ne saurait que partager le point de vue du musicien de 26 ans : dans un environnement où le public n’est guère choqué que le bassiste Darryl Jones ne puisse saluer à la fin des concerts ou apparaître sur la moindre photo officielle des Rolling Stones, on comprendra que la notion de racisme intégré n’est pas un vain concept.
Dès sa sortie, la presse britannique s’est enthousiasmée pour la musicalité que recèle le premier album de sa sœur, la pianiste (et également violoncelliste) Jeneba Kanneh-Mason. Le Guardian salue « la poésie » et « l’assurance » de son jeu, quand The Sunday Times parle d’une « soliste éclatante », le BBC Music Magazine d’une musicienne jouant « directement avec le cœur, avec soin, éclat et assurance », et que The Chronicle loue « la maturité dans la performance et l’interprétation ». L’évidence s’impose dès la Marche funèbre de Chopin en ouverture de ce coup de maître liminaire. « Mon premier souvenir musical doit être La Truite de Schubert que mes parents avaient passé dans la voiture. Mon père, comme mon grand-père d’ailleurs, était en outre un grand fan de Chopin : toute sa musique résonnait dans la maison alors que nous écoutions avec mes sœurs du Beyoncé. Mais mes parents aimaient tout autant Bob Marley et Tina Turner que le hip-hop. »
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Comme ses six frères et sœurs, cette fille d’un entrepreneur antiguais et d’une professeur de littérature d’origine galloise et sierra-léonaise a été mise dès l’âge de trois ans au piano. « Avant de s’orienter vers d’autres études, nos parents jouaient de la musique, ce qui leur a permis d’en avoir une très bonne connaissance, relate Sheku Kanneh-Mason. Comme vous pouvez l’imaginer, avec sept enfants, la maison était très bruyante quand tous faisaient leurs gammes en même temps ! Généralement, la pratique d’un instrument est un exercice solitaire. Là, c’était très stimulant de se sentir un soutien et une inspiration mutuels dans nos efforts. »
On se souvient que Glenn Gould disposait des transistors sur son piano pour mieux entendre sa musique intérieure. C’est peut-être là l’explication du génie de la fratrie Kanneh-Mason : il s’agit dans le brouhaha extérieur de retrouver ce fil qui nous relie à nous-mêmes. Et que l’on entend dans un Nocturne de Chopin au moment où la ville de Nottingham connaissait ses plus beaux silences.
Shostakovich & Britten ★★★, Sheku Kanneh-Mason (Decca/Universal)
Fantasie ★★★, Jeneba Kanneh-Mason (Sony Music)
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