
Vous prendrez bien un match à neuf buts pour agrémenter votre fin de semaine ? Espagnols et Français s’en sont donné à cœur joie pour offrir un spectacle mémorable aux 42 000 spectateurs. Lamine Yamal et les siens pourront jubiler, mais après avoir mené 5-1 à vingt-cinq minutes de la fin, dessinant une humiliation inédite pour les Bleus, ils ont desserré l’étreinte, les changements de Deschamps ont porté à l’image de l’étincelant Rayan Cherki, et la fin aurait pu être encore plus folle à 5 partout avec une prolongation que les minutes rendaient de plus en plus possible.
Le sélectionneur sortira de ce match dépité, voire furieux, mais les absences en défense ont coûté trop cher, comme c’était prévisible, et les Parisiens sont apparus bien fatigués dans l’ensemble. « On a les boules, concédait sur TF1 Kylian Mbappé. À chaud, je dirais qu’on a bien joué, on a vu des séquences de jeu qu’on n’avait pas produites depuis un moment. On a eu dix minutes de trou en première mi-temps et on prend deux buts, pareil en deuxième mi-temps. La défense expérimentale n’était pas une excuse, on est des joueurs de haut niveau. On est frustrés. »
C’était pourtant une soirée à sortir des gâteaux d’anniversaire, des amulettes, des lunettes de soleil et un anti-vertiges. En un condensé étonnant, cette soirée humide dans un stade aussi comble qu’évasé nous offrait pêle-mêle : sur le terrain, la première titularisation chez les Bleus de Désiré Doué, le nouveau roi d’Europe qui a fêté ses vingt ans ce mardi ; la première sélection tout court de Pierre Kalulu, le défenseur de la Juventus de Turin, placé dans le couloir droit ; le retour en défense centrale de Clément Lenglet, qui n’avait plus été appelé chez les Bleus depuis 2021 ; et côté espagnol, cet impensable record de précocité, un de plus, pour Lamine Yamal, premier joueur de l’histoire de moins de vingt ans à atteindre vingt sélections. Le plus remarquable étant que le Barcelonais n’ait pas 19 ans et demi, ni même 18 d’ailleurs, mais 17 (il deviendra majeur dans un mois). On vous fait grâce de la qualification inédite de… l’Ouzbékistan pour la prochaine Coupe du monde, vous n’êtes sans doute pas prêts pour le Mondial à 48 équipes.
Yamal, donc, l’ailier droit qui avait été le grand tourmenteur des Français à l’Euro l’an passé lors d’une demi-finale où il avait inscrit un but somptueux pour qualifier les siens pour la finale (2-1) – et la remporter dans la foulée. « Pas de revanche », avaient assuré en chœur Didier Deschamps et Ibrahima Konaté la veille.
Mais il était évident que l’enjeu majeur de la plus belle affiche de l’année allait être la faculté des vice-champions du monde 2022 à maîtriser la force de frappe des artistes ibériques, les Williams, Pedri et autre Merino alignés autour du prodige – le tout avec une défense de guingois privée de nombreux cadres dont Saliba, Upamecano ou encore Koundé. « Il va falloir défendre collectivement, car prendre Yamal en un contre un est très compliqué », relevait le défenseur central de Liverpool, poursuivant dans un sourire : « C’est aussi pour ça que le foot se joue à onze ».
Dembélé-Yamal, duel pour un Ballon d’or ?
À onze, mais avec un seul Ballon d’or en septembre. Les Espagnols avaient lancé le débat en estimant qu’il allait se jouer sur cette pelouse de Stuttgart entre Yamal et Ousmane Dembélé, l’homme du « boulevard Ousmane », celui qui a tout gagné cette saison contrairement à son très jeune concurrent. « Il est fort en communication, le petit, mais c’est Ousmane Dembélé qui mérite le Ballon d’or », toujours selon Konaté, oubliant au passage quelques sérieux prétendants dont Vitinha, coéquipier de « Dembouz » au PSG et déjà qualifié, lui, pour cette finale de la Ligue des nations aux côtés de l’éternel Cristiano Ronaldo.
Comme il était dit qu’on ne pourrait pas s’ennuyer dans une ville transformée en gigantesque chantier et où on n’ira clairement pas passer nos vacances, en tout cas pas cet été, Deschamps avait choisi un 4-3-3 très offensif avec un trident composé de Doué, Mbappé au centre et Dembélé bien sûr, Barcola débutant sur le banc et Olise occupant un poste hybride de meneur de jeu excentré. Côté Roja, la principale surprise était le statut de remplaçant de Dani Olmo, Oyarzabal occupant la pointe de l’attaque aux côtés de Yamal et Nico Williams.
La première énorme occasion était bleue : Dembélé, en mode PSG, gratte un milieu au milieu, file au but, sert Mbappé à droite plutôt qu’Olise, qui semblait plus libre, et l’intérieur du pied du Madrilène était repoussé par Simon (6e). Dans la foulée, c’était Williams qui centrait trop sa frappe devant Maignan. Prometteur, d’autant que les gâteries techniques se succédaient de part et d’autre.
À la 11e minute, Théo Hernandez en était déjà à sa troisième tentative, et celle-ci des vingt mètres sur un corner de filou trouvait l’arête de la transversale. Caliente ! Et réponse directe avec Williams, très incisif, qui butait sur Maignan dans l’angle fermé (19e). Tellement incisif que l’ailier gauche de Bilbao était à la conclusion d’une action initiée par Yamal, qui trouvait Oyarzabal dos au mur. Celui-ci résistait à la charge de Konaté pour donner au futur buteur, Maignan n’en pouvant mais (0-1, 22e).
Trop facile pour les attaquants espagnols
Une première vague non maîtrisée, une deuxième fatale : sur une combinaison plein axe bien trop facilement exécutée, Koné, Hernandez puis Lenglet laissaient filer Mikel Merino vers un écart plus large face à un Maignan de nouveau déserté (0-2, 25e). On n’était pas loin d’écrire que la France réalisait une belle demi-heure, tonique, plutôt dominante et inspirée, et le score était déjà pourtant largement en sa défaveur, en grande partie à cause de son arrière-garde rafistolée.
Le capitaine Mbappé ratait une deuxième occasion de près (31e), faisant un peu plus son âge canonique (26 ans) face au duel homérique que se livraient Doué et Yamal sur son ancien côté. Le second taclait sèchement d’ailleurs son rival pour le premier carton de la soirée administré par le référé anglais Michael Oliver (33e).
Et le bal des occasions ne faiblissait pas, avec Dembélé qui mettait littéralement sur le popotin son latéral chevelu Cucurella, toujours aussi populaire dans ces contrées après sa main non sifflée l’an passé en quart de finale de l’Euro (elle aurait dû aboutir à un pénalty allemand en prolongation), pour trouver Simon, impeccable, sur sa route (35e). « C’est quand même autre chose que la finale de samedi contre l’Intermarché », entendait-on en tribune.
Sans doute des Marseillais égarés en Bade-Wurtemberg. Dernier frisson quand sur une combinaison géniale, Huijsen concluait de la tête mais le milieu d’origine néerlandaise était hors-jeu au départ. Mi-temps, 2-0 pour l’Espagne, les Bleus avaient pris la marée sur les côtes et sur les côtés, comme c’était à craindre, avec des Parisiens descendus de leur carrosse pour redevenir (un brin) citrouilles.
Yamal alourdit la note
Pas de changement à la pause malgré l’urgence offensive. Le rythme ne faiblit guère, toujours aussi plaisant et engagé, et la défense française est à l’agonie. Rabiot sèche Yamal dans la surface, mais l’Espagnol était-il hors-jeu ? Non, décide la VAR après deux minutes de réflexion. C’est le jeune Barcelonais qui s’en charge face au spécialiste n°1 de l’exercice, Mike Maignan. Malgré l’intox du madré portier milanais, le prodige ne respecte rien ni personne, réussit le contre-pied parfait et envoie les siens vers une finale promise (0-3, 54e). Le calice, ok, mais alors jusqu’à la lie : une minute plus tard, Yamal décale Pedri qui donne à la soirée des relents de correction inédits (0-4, 55e).
Alors qu’on craint une déculottée historique, Mbappé se souvient de son rôle et de son importance. Le capitaine obtient un pénalty généreux et le transforme lui-même, provoquant les hurlements complètement disproportionnés du speaker français (1-4, 59e). Evidemment, le match change d’âme et Doué est à quelques centimètres du but de l’espoir. « DD » se décide enfin aux changements : Doué pour Barcola, classique ; Kalulu pour Gusto, beaucoup moins ; Olise (très décevant) pour le futur ex-Lyonnais Rayan Cherki, qui fête sa première sélection chez les A.
La partie « s’enjaille » encore plus et les Bleus font le siège du but de Simon. Barcola manque d’envoyer des spectateurs à l’hôpital sur une volée non cadrée. Et sur le contre qui suit, Yamal, servi de volée par Porro, sème le pauvre Lenglet pour battre Maignan d’un pointu des familles. Terrible (1-5, 67e).
Le chef-d’œuvre de Cherki, en vain
On n’allait pas se quitter comme ça : à peine arrivé, Rayan Cherki laisse sa carte de visite. Contrôle de la poitrine, volée de 25 mètres pure et imparable, on entend des « ooohh » admiratifs dans les gradins. Les plus anciens se souviendront de Zidane en 1993 contre la République Tchèque, la comparaison devrait lui plaire (2-5, 78e). Et si… ? Dans l’euphorie générale alors que Dembélé est sorti touché à la cuisse (78e), l’Espagne se déconcentre, Gusto déborde, centre, Vivian ne peut que détourner le ballon dans ses buts (3-5, 80e). Incroyable mais vrai, il y a encore du suspense dans ce match complètement barjot.
Après avoir raté une belle occasion, Kolo Muani de la tête, servi par Cherki, ramène le score à 4-5 dans le temps additionnel (90e+3) mais les Bleus se sont réveillés un brin trop tard, un comble face aux habitudes espagnoles. Ils auront le temps de faire la grasse matinée ce vendredi puisqu’ils resteront à Stuttgart pour jouer (dimanche, 15h) la finale pour la troisième place de cette Ligue des nations face à l’Allemagne – au moins, il y aura de l’ambiance – avant de regarder le derby ibérique à 21 heures pour boucler cette drôle de saison internationale.
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