Alors que les frappes israéliennes et iraniennes s’enchaînent dans un crescendo d’hostilités inédit depuis des décennies, le monde semble retenir son souffle face à une guerre régionale aux répercussions potentiellement planétaires. Un jeu de domino semble se mettre en place et les jeux d’alliance favoriser l’un ou l’autre des belligérants. La Chine a envoyé du matériel à l’Iran, le Pakistan menace l’État hébreu, la France a apporté son soutien à Israël et les États-Unis de Trump ont promis d’intervenir contre l’Iran si le pays menaçait ses intérêts.
En attendant, de nouveaux morts s’accumulent de part et d’autre. Face aux armes, dans ce tumulte géopolitique, seule la diplomatie sauvera ce qui peut encore l’être. Et il y a, aujourd’hui, des médiateurs capables – s’ils en ont la volonté – de rouvrir les portes closes de la négociation. Israël ne peut prendre le risque d’être rayé de la carte et l’Iran des mollahs, affaibli comme jamais, ne sauvera pas le régime par un conflit long.
« Si la Russie peut jouer les entremetteurs, c’est aussi pour mieux renforcer sa position de grande puissance incontournable »
Car la guerre en cours n’est pas seulement une confrontation militaire ; elle est l’échec cumulé de vingt ans de diplomatie manquée, d’isolement stratégique, des fautes des États-Unis, de sanctions unilatérales inefficaces et de dialogues trop souvent interrompus. Mais l’impasse actuelle n’est pas une fatalité. Des États disposent encore de la légitimité, des leviers et du savoir-faire pour créer les conditions d’une désescalade.
La Russie, entre pragmatisme et cynisme
La première à avoir proposé son aide est la Russie de Vladimir Poutine. Ce qui peut prêter à sourire vu le conflit dans lequel Moscou est embourbé avec Kiev depuis trois ans. La Russie apparaît, étonnamment pourtant, comme l’un des médiateurs les plus crédibles du moment. Ses relations solides avec l’Iran, combinées à ses canaux ouverts avec Israël, la placent en position de pivot.
Moscou ne s’y trompe pas : en proposant récemment de stocker sur son sol l’uranium enrichi iranien, elle envoie un message clair – celui de l’utilité diplomatique contre l’isolement occidental, et renforce son alliance avec le régime de Téhéran. Mais attention au double jeu : si la Russie peut jouer les entremetteurs, c’est aussi pour mieux renforcer sa position de grande puissance incontournable dans un ordre mondial qu’elle veut redessiner. Le pari est risqué, mais il peut porter ses fruits – si l’objectif est la paix, et non le chaos contrôlé.
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La Turquie : l’opportunité d’un retour au rôle d’équilibriste régional
Après plusieurs tentatives infructueuses dont son accueil des négociations récentes entre Russes et Ukrainiens, Ankara, toujours prompte à endosser le rôle de médiateur dans les crises du Moyen-Orient, a proposé de faciliter les discussions sur le nucléaire iranien. Erdogan, en quête d’un nouveau souffle diplomatique, y verrait l’occasion de reprendre la main dans une région où sa voix s’est affaiblie.
La Turquie a les moyens de jouer ce rôle, à condition de reconstruire la confiance avec Israël, profondément abîmée depuis l’affaire Mavi Marmara. Son avantage ? Être un acteur musulman sunnite accepté par l’Iran chiite et, dans une certaine mesure, par l’Occident. Un cas rare dans le paysage diplomatique actuel.
Oman et les Émirats : la diplomatie du silence qui porte
Ce sont les véritables artisans de l’ombre. Oman, en particulier, a été l’hôte discret de négociations secrètes entre les États-Unis et l’Iran au printemps dernier et tente de reprendre le rôle qu’il a eu pendant des décennies, celui d’un agent neutre entre tous les pays arabes pour agir en cas de conflit.
Les Émirats arabes unis, eux, déploient une diplomatie feutrée mais agressive, misant sur le soft power et la neutralité assumée : les accords d’Abraham ont consacré leurs relations avec Israël, ce qui n’a jamais empêché Abu Dhabi de maintenir des relations stratégiques et économiques importantes avec l’Iran, et son ancien allié syrien de l’époque, le régime de Bachar Al-Assad.
Le Qatar : maître des dialogues impossibles
C’est la puissance montante en termes de médiation au cœur d’un multilatéralisme malmené depuis de nombreuses années au Moyen-Orient. Doha a déjà tout orchestré : échanges de prisonniers, cessez-le-feu avec le Hamas, négociations talibanes. Il connaît parfaitement les rouages des discussions indirectes et sait parler à tous les acteurs, des plus fréquentables aux plus infréquentables.
« Sur le papier, l’Union européenne et l’ONU ont tout pour réussir »
C’est la force des petits Émirats, tout faire pour ne se fâcher avec personne, ce qui est une assurance vie mais aussi un moyen d’accueillir le dialogue. Le Qatar a l’habitude de négocier avec Israël au sujet de Gaza depuis des années, et il a d’excellentes relations avec l’Iran, partageant notamment le plus grand champ gazier au monde.
L’Europe et l’ONU : la légitimité sans la volonté ?
Sur le papier, l’Union européenne et l’ONU ont tout pour réussir : la neutralité, la structure, les réseaux diplomatiques. Mais leur paralysie chronique et leur manque de réactivité les rendent aujourd’hui presque anecdotiques. L’Europe parle, mais agit peu. L’ONU condamne, mais n’est pas écoutée. Cela ne signifie pas qu’elles sont inutiles : leur rôle viendra dans la deuxième phase – celle de l’institutionnalisation, de la mise en œuvre, de la levée coordonnée des sanctions, ou de l’envoi d’observateurs. Mais elles ne seront pas les déclencheurs de la paix.
Les États-Unis vont devoir rentrer de nouveau dans le jeu
Ils ne sont pas parfaits, mais la volonté de Donald Trump de reprendre les négociations avec l’Iran, avant le déclenchement de la guerre par Netanyahou, laissait un soupçon d’espoir. Si Trump veut en finir avec les guerres sans fin, il ne souhaite absolument pas s’engager dans un nouveau conflit et faire le choix des armes, qui ont déjà bien assez coûté aux Américains depuis trente ans.
Les Israéliens attendent, comme probablement les Iraniens, que Trump se réinvestisse, au moins pour relancer le dialogue interrompu qui devait encore se tenir ces derniers jours entre Israéliens et Iraniens. Avec les États-Unis, ça ne va pas toujours, mais sans, ce n’est guère mieux.
Ce conflit en cours est aussi clairement celui de la fin d’un monde unipolaire. Il ne se résoudra pas à Washington, ni à Paris, ni à Genève. Ces grandes villes historiques du droit international sont finies. Aujourd’hui, la médiation se passe au plus près des régions en feu, et avec l’appui des puissances qui comptent sur place. Le sort des Israéliens et des Iraniens se jouera à Moscou, à Mascate, à Doha, à Ankara, peut être avec le concours des Occidentaux mais au Moyen-Orient. C’est le moment ou jamais de tester la diplomatie multipolaire — non comme un slogan, mais comme un levier de survie collective.
Les médiateurs sont là. Les outils existent. Ne manque plus qu’une chose : la volonté politique. Que les grandes puissances cessent de regarder ce conflit comme un théâtre secondaire. Qu’elles comprennent qu’une guerre ouverte entre Israël et l’Iran, ce n’est pas seulement le chaos régional, c’est la fin d’un système mondial déjà fragilisé.
La paix ne tombera pas du ciel. Mais elle peut encore se construire. Discrètement, patiemment, stratégiquement. À condition de s’en donner les moyens. Et de croire encore que la parole, malgré tout, vaut mieux que la bombe.
*Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, enseignant en relations internationales à l’IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Institut d’Études de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au Nordic Center For Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
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