Le 15 juin 2025, une équipe de scientifiques français a embarqué à bord du navire océanographique l’Atalante pour une ambitieuse mission de reconnaissance en Atlantique. Baptisée Nodssum (Nuclear Ocean Dump Site Survey and Monitoring), cette initiative – pilotée par le CNRS et en collaboration avec l’Ifremer – vise à localiser, cartographier et évaluer l’état de plus de 200 000 barils de déchets radioactifs immergés à 600 kilomètres au large de Nantes. Ces bidons, vestiges d’une gestion hasardeuse des déchets nucléaires, représentent l’héritage encombrant du nucléaire.
L’émergence du nucléaire dans les années 1940 posa immédiatement un défi de taille : que faire des déchets radioactifs ? À l’époque, les océans semblaient alors offrir la solution idéale. Considérés comme vastes, stériles et isolés, leurs fonds marins paraissaient réunir toutes les conditions et c’est ainsi qu’entre 1946 et 1993, 14 pays – principalement européens – décidèrent d’éparpiller leurs déchets dans les profondeurs de l’océan Atlantique. Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), 200 000 tonnes de déchets (majoritairement de faible et moyenne activité) furent allégrement déversées dans les mers pour une activité radiologique totale proche des 85 000 téra-becquerels (TBq). À titre de comparaison, l’accident de Tchernobyl a libéré 5 200 000 TBq et celui de Fukushima relâche encore 22 TBq par an.
Dans l’Atlantique Nord-Est, 200 000 barils de 200 litres contenant des déchets coulés dans du bitume ou du ciment furent largués par le Royaume-Uni (140 000 barils), la Belgique (55 000), la France (46 000) ou encore la Suisse. Ces bidons renferment une infinité de résidus provenant de l’industrie nucléaire élargie qui va de la recherche médicale au matériel militaire. On trouve, en vrac, des boues de traitement, des pièces métalliques contaminées, des résines d’échange ionique, des équipements de laboratoire…) et j’en passe ! Les principaux radionucléides présents sont le strontium-90 (durée de vie de 29 ans), le césium-137 (30 ans), le cobalt-60 (5 ans), le carbone-14 (5 730 ans) ainsi que du tritium (12 ans).
Trois objectifs : localiser, évaluer et mesurer une éventuelle contamination des fonds marins
Cette pratique d’immersion fut interdite en 1993 par un amendement de la Convention de Londres face à la prise de conscience des risques environnementaux qui pourraient découler de cette fâcheuse tendance à confondre océan et voirie. Pourtant, à aucun moment l’idée de récupérer les barils ne fut émise (il faut avouer que leur localisation précise reste souvent nimbée de mystères).
Financée à hauteur de 12 millions d’euros par le CNRS et l’Union européenne, la mission répond à un triple objectif : localiser, évaluer et mesurer une éventuelle contamination des fonds marins. En premier lieu, elle va devoir identifier l’emplacement précis des quelque 200 000 barils qui sont actuellement dispersés sur une zone de plus de 100 000 km². Autant dire une aiguille dans la fosse des Mariannes ! Les archives historiques, souvent lacunaires, indiquent des coordonnées toutes approximatives qui risquent d’entraver le travail des chercheurs.
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Par ailleurs, une fois lesdits fûts trouvés, il faudra évaluer leur intégrité physique, détecter leur niveau de corrosion et rechercher d’éventuelles fuites de radionucléides. Dans le cas où de pareilles fuites seraient constatées, il faudra alors mesurer l’ampleur de la contamination réelle (une étude menée par l’Ifremer en 2023 estime que 30 à 50 % des fûts pourraient présenter une ou plusieurs fissures…). Et tout ceci à plus de 4 000 mètres de profondeur, quand la pression dépasse les 400 bars et que la visibilité côtoie le néant. Pourtant ces plaines abyssales, loin d’être stériles, abritent une biodiversité aussi fragile que variée : éponges, coraux, poissons et micro-organismes cohabitent et l’homme doit se faire aussi discret que possible.
Ces plaines abyssales, loin d’être stériles, abritent une biodiversité fragile
Fort heureusement, la mission pourra toutefois s’appuyer sur les dernières avancées techniques. Des sonars multifaisceaux installés sur l’Atalante permettront de cartographier les fonds marins à la recherche des barils souvent regroupés en amas. Quant au ROV Victor 6000 (Remotely Operated Vehicles), il est capable d’opérer jusqu’à 6 000 mètres de profondeur. Équipé de caméras 4K, de bras robotisés et de capteurs, il servira à prélever des échantillons de sédiments quand des détecteurs spécifiques serviront à mesurer la radioactivité in situ, identifiant aussi bien les isotopes présents que leur concentration. Une fuite massive de radionucléides pourrait entraîner une bioaccumulation dans les organismes marins, remontant la chaîne alimentaire jusqu’aux poissons consommés par l’homme. Le tritium, très mobile dans l’eau, pose un risque particulier : une étude japonaise sur les rejets de Fukushima a montré la persistance de cet isotope radioactif de l’hydrogène dans les écosystèmes marins. Ce dernier peut pénétrer l’organisme par inhalation, ingestion ou absorption cutanée et émettre un rayonnement bêta qui peut, à terme, endommager les cellules et notamment l’ADN.
Si la mission Nodssum ne prévoit pas de récupérer les barils (l’opération – jugée techniquement risquée – est estimée à 50 milliards d’euros), elle devrait du moins initier une surveillance au long cours en installant des capteurs sous-marins pour un monitoring continu de la radioactivité et éventuellement de couler un sarcophage de béton sur les barils les plus endommagés.
La mission, étonnement peu médiatisée, pose d’ailleurs une dernière question : qu’est devenu le parti écologiste ? Parce qu’il semblerait à première vue que ce sujet d’actualité devrait réveiller un parti moribond qui aurait à tout le moins un formidable prétexte de capter la parole publique. Las, il n’en est rien. Nada. Zéro. Pas un mot sur cette incroyable odyssée. Le parti semble se désintéresser, de plus en plus, des véritables problématiques environnementales et préfère tourner ses regards vers la gestion des emballages de chewing-gum et autres bouchons inamovibles.
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