Pour la première fois dans leur histoire, le 12 juin dernier, la relation entre Israël et l’Iran a pris l’aspect d’une confrontation directe. L’origine de ce conflit est bien plus ancienne cependant. Elle remonte à la fin de la guerre Iran-Irak en 1988. Il peut paraître aujourd’hui insolite de rappeler qu’au cours de ce conflit, Israël avait livré à un Iran totalement isolé des armes et des pièces pour son aviation. Il s’agissait du prolongement de l’alliance de revers menée conjointement avec Téhéran avant 1979 afin d’affaiblir des pays arabes jugés menaçants.
Avant d’affirmer qu’Israël devait disparaître de la surface du globe, le régime des mollahs a donc eu d’abord le « grand Satan » américain comme ennemi, en raison notamment de la crise des otages et de l’arrivée de Khomeini au pouvoir. Encore que, là aussi, d’étonnants rapprochements eurent lieu parfois. Comme en 2016, lorsque les Américains trouvèrent en les Hachd al-Chaabi, ces milices chiites irakiennes pilotées par Téhéran, un allié essentiel dans la reconquête sur Daech des villes irakiennes de Falloujah, Ramadi, Tikrit et enfin Mossoul.
Pour l’occasion, les Américains avaient même fourni à l’action au sol de ces miliciens pro-iraniens un appui aérien décisif. Il reste que, en dépit de ces rares exceptions, depuis des décennies, une guerre entre Israël, allié des États-Unis, et l’Iran se déroule de manière indirecte, via le Liban, la Syrie et les Palestiniens dans un premier temps, puis plus récemment via les Hachd al-Chaabi en Irak et la milice Ansar Allah des Houthis au Yémen. L’Iran a constitué ce que l’on appelle le « croissant chiite ».
Après les frappes américaines, dans la nuit de samedi à dimanche, sur les installations nucléaires iraniennes, si le régime ne tombe pas, on s’achemine vers une impasse stratégique pour Israël comme pour les États-Unis. Sur les objectifs affichés, il y a la satisfaction pour Tel-Aviv de s’être enfin attaqué à sa plus grande hantise : celle de voir un Iran doté de la bombe. Pourtant, nul ne sait encore si ce danger est écarté ou plus imminent que jamais, si l’Iran s’est engagé dans cette voie ou non.
La taqîya, un concept chiite
La fatwa émise en 2005 par le Guide suprême interdisant la production, le stockage et l’usage d’armes nucléaires, et qui précise que l’Iran n’acquerra jamais de telles armes, n’était peut-être en fin de compte que de la poudre aux yeux. Personne ne sait non plus où ont été enfouis les quelque 400 kilogrammes d’uranium enrichi fabriqués par l’Iran. Rien ne dit enfin que ce dernier, s’il en a encore les moyens, ne va pas tout faire pour fabriquer une bombe. Après tout, plus rien désormais ne le lui interdit…
La suite après cette publicité
Pourtant, en 2015, à Vienne, la communauté internationale avait obtenu, après des années de négociations, la mise sous contrôle du programme nucléaire iranien. C’était avant que Donald Trump ne déchire le contrat en 2018 en l’accusant d’être le « pire accord jamais conclu ». L’accord fonctionnait plus ou moins, même si certains affirmaient que l’Iran cachait ses intentions réelles. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pouvait alors mener des inspections, mais aussi surveiller à distance l’enrichissement de l’uranium et son usage in fine strictement à des fins de production d’électricité.
Aujourd’hui, l’uranium enrichi se trouve quelque part dans le pays. Était-il à Fordo, le plus moderne des complexes nucléaires iraniens frappé dans la nuit par les Américains ? Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, ne le précise pas. Il prétend en revanche que ce stock d’uranium se trouvait en un seul endroit et qu’il a été neutralisé, mais il n’en apporte pas la preuve. L’Iran est immense. Le pays fait 1,6 million de km2, et le pouvoir a eu tout le temps avant les attaques de s’adonner à l’une de ses activités favorites, la « taqîya », la dissimulation, concept chiite à la base, repris par les radicaux et djihadistes sunnites pour avancer masqués, diffuser leur propagande ou commettre des attentats.
L’autre défi de taille pour Israël, c’est de faire tomber le régime. Cet objectif n’était pas celui affiché au départ, mais il est devenu clair désormais et l’a toujours été pour Benjamin Netanyahou. En Iran pourtant, l’opposition interne ou en exil ne fait pas consensus. Ni les partisans de Reza Pahlavi, le fils du chah, ni les moudjahidines du peuple, encore moins les mouvements séparatistes kurdes ou baloutches ne sont en mesure de présenter une alternative cohérente. Il n’existe pas de leader suffisamment légitime. Ce cocktail détonnant d’opposants, ajouté à l’omniprésence de gardiens de la révolution prêts à tout pour s’accrocher au pouvoir, pourrait aussi tourner à la guerre civile.
N’oublions pas que, dans le cas de l’Irak, c’est bien la communauté arabe sunnite au pouvoir sous Saddam Hussein qui a versé dans l’insurrection lorsqu’elle se l’est vu confisquer. Chassés des villes afghanes par les troupes de la coalition, les talibans sont retournés dans leurs campagnes d’où, vingt ans plus tard, ils ont entrepris de reconquérir le pays. Comme pour l’Irak, pour appuyer le message de changement souhaité à la tête du pouvoir à Téhéran, on nous ressort la partition des Iraniens de l’exil, dont certains disposent il est vrai de solides connexions dans le pays, mais dont d’autres n’y ont pas mis les pieds depuis quarante ans.
Sans compter, pour l’Iran, le caractère nationaliste de la population qui ne déteste rien moins que lorsqu’on lui impose quelque chose de l’extérieur. Dans ce contexte, le régime a sans doute de quoi tenir. Dans ce cas, la guerre pourrait être longue, ce qui n’est ni dans l’intérêt d’Israël, ni dans celui des États-Unis. Le dilemme existe pour Donald Trump qui vient d’engager son pays dans une guerre en faisant fi de la principale promesse faite à ses électeurs. L’image du président de la paix a vécu. Mais quid de la suite ? On le voit bien, Trump espère que ce « one shot », une « opération couronnée de succès » selon ses mots, sur les installations nucléaires lui permettra de ne pas s’engager plus en avant.
Une opération américaine « couronnée de succès »
Rien n’est moins certain. Comme pour le nucléaire, personne ne connaît l’état du stock de missiles possédé par Téhéran, ni combien de lanceurs il lui reste entre les mains. La campagne de frappes de l’Iran sur Israël ne semble pas prendre de l’ampleur, mais les missiles iraniens, moins nombreux à s’abattre qu’au début, ont l’air d’atteindre mieux leurs cibles. À moins que le Dôme de fer et les divers moyens d’interception ne commencent à montrer des signes de fatigue ou que les munitions ne viennent à manquer.
Toujours est-il qu’un Iran qui conserverait son régime serait à ce stade perçu comme un échec pour Israël. Sans parler des capacités de nuisance dont dispose toujours l’Iran, en bloquant par exemple le détroit d’Ormuz, l’une des routes principales du pétrole. Un bémol est à apporter à cette option : l’Iran fournit 40 % de son brut à la Chine qui passe justement par ce détroit. Et la Chine est un des principaux alliés de Téhéran…
Source : Lire Plus





