« Lis ! Va chercher le savoir jusqu’en Chine », intime le Coran aux musulmans. Inutile d’aller aussi loin. À la Fnac de Châtelet-les-Halles, ce mercredi, une jeune femme feuillette Le Jardin des vertueux, de l’imam An-Nawawi. Ce recueil de versets et de hadiths, des faits et dires du prophète jugés authentiques, est l’ouvrage religieux le plus lu dans le monde musulman après le livre sacré.
Prônant – entre autres – l’interdiction faite à la femme de se refuser à son mari ou encore le djihad armé, ce mode d’emploi pour parvenir à la réussite dans l’au-delà trône parmi les best-sellers du rayon « Islam ». Sur la même étagère, un livre à la couverture vert émeraude tranche avec les autres. « Il n’est pas permis de verser le sang », peut-on lire dans Le petit Sahih al-Boukhari. Avant de découvrir que cela ne vaut en réalité que pour le sang « d’un musulman qui témoigne qu’il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah et que je suis l’Envoyé d’Allah ». Pour « le coupable de meurtres, l’époux adultère et l’apostat qui abandonne la communauté musulmane », tout est permis…
En ligne, l’offre est encore plus riche sur le site du distributeur français. On y trouve notamment des écrits de Youssouf Al-Qaradawi et de Hassan Al-Banna – deux figures majeures, qui ont marqué le cheminement idéologique des Frères musulmans en Europe. « Un distributeur de livres en France, comme la Fnac, distribue l’ensemble des ouvrages autorisés par la loi », se défend l’entreprise dans un courriel lapidaire. Autrement dit tous, potentiellement.
Puisqu’il n’est « plus possible d’interdire la publication d’un écrit, ni a priori ni a posteriori », explique au JDD Dominique Inchauspé, avocat à la cour d’appel de Paris. « Vous pouvez écrire n’importe quoi », poursuit-il, « avec le risque d’être condamné pénalement ultérieurement, pour avoir commis une infraction d’incitation à la haine par exemple, ou d’apologie du terrorisme ». Et d’insister : « Mais votre livre ne sera pas interdit ! »
Des prescriptions graves
La profusion d’ouvrages islamiques en Europe remonte à la période des « Trente glorieuses », portée par une forte demande de la part des populations musulmanes arrivant du Maghreb, apprend-on dans le rapport « La fabrique de l’islamisme » de l’Institut Montaigne. C’est à cette époque que s’installe la librairie musulmane El Badr, rue Jean-Pierre Timbaud, dans le 11e arrondissement de Paris. Kamis, abayas, tapis de prière… Située à quelques encablures de la mosquée Omar et de la permanence parlementaire de Sophia Chikirou, cette échoppe déborde jusque sur le trottoir.
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Happés par l’odeur de l’encens, deux passants pénètrent à l’intérieur en quête de thé en vrac. Pour ce qui est des livres, « le Coran reste numéro un des ventes », nous confie le patron du bazar familial. Si Internet a « fait du mal », reconnaît-il, les clients viennent encore chercher « les best-sellers » : La voie du musulman, du cheikh algérien Abou Bakr al-Jazairi, Le licite et l’illicite, de Youssef al-Qaradawi ou encore Le nectar estampillé, une biographie du prophète signée Ar-Rahîq Al-Makhtûm.
« C’est moins la spiritualité et le sens de la vie qui intéressent, que l’orthopraxie et la volonté de se comporter en musulman dans tous les domaines de la vie – la nourriture, les relations sociales, les émotions, la sexualité, l’argent – chaque jour et dans toutes les activités », décrypte la spécialiste Florence Bergeaud-Blackler.
Ces ouvrages ont vocation à être lus comme des codes de conduite du bon musulman, selon l’anthropologue. Problème : certains des conseils, si appliqués à la lettre, pourraient mener à de véritables délits, voire à des crimes. « Quand un homme sollicite sa femme pour assouvir son besoin (sexuel), qu’elle vienne à lui (immédiatement), lors même qu’elle serait au four à pain », martèle l’imam An-Nawawi dans son œuvre. « Il vous sera donné de faire la conquête de (plusieurs) pays et Dieu vous suffira (contre leurs habitants). Que nul d’entre vous ne néglige de s’exercer au tir », poursuit-il, appelant sans fard à la violence. « Dieu maudisse les juifs ; ils ont fait des tombeaux de leurs prophètes des oratoires de prière ; et enfin qu’il a maudit les hommes efféminés et les femmes aux allures masculines », écrit-il encore.
La liberté d’expression, à tout prix ?
Gare à ceux qui s’insurgeraient contre de tels propos. En mars 2024, la justice a désavoué le préfet des Alpes-Maritimes, Hugues Moutouh, après qu’il a ordonné la fermeture d’une librairie islamique à Nice. Les services de l’État accusaient le commerce de vendre des « ouvrages fondamentalistes » incitant à la violence contre les femmes et les homosexuels. Le tribunal administratif niçois, saisi par l’avocat de la gérante, a suspendu l’exécution de cet arrêté, faisant notamment valoir que ces ouvrages étaient disponibles à la vente ailleurs…
Fin mai, Emmanuel Macron a réuni à l’Élysée le chef du gouvernement, ainsi que plusieurs ministres, pour étudier le rapport consacré aux Frères musulmans – décrits comme une menace pour la cohésion nationale à travers le développement d’un islamisme « par le bas ». Lors de cette réunion, la question des réseaux sociaux – « véritables vecteurs pour les islamistes, qui surfent sur l’actualité pour remettre en cause les principes de la République, notamment la laïcité, afin de faire passer l’État pour islamophobe et retourner contre nous nos propres valeurs » – a notamment été examinée. Peut-être faudra-t-il, lors du prochain Conseil de défense, initialement annoncé début juin mais ajourné depuis, s’intéresser aussi à leurs ancêtres papier…
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