Georges Mathieu (1921-2012) est entré en peinture comme on entre en guerre. Moustache mousquetaire, regard habité, tube de peinture à la main comme d’autres ont brandi l’épée, Mathieu ne s’est pas contenté de créer une œuvre, il a forgé un style éclatant, immédiatement reconnaissable. Cinquante ans après sa dernière exposition à la Monnaie de Paris, le Centre Pompidou et l’institution de la rue Guénégaud réhabilitent ce visionnaire flamboyant dans une grande rétrospective à la hauteur du tumulte qu’il provoquait.
Il faut le voir, sur les images d’archives projetées dans l’exposition, danser avec ses toiles dans une transe solennelle et jeter la couleur à même le tube – des couleurs souveraines, rouge cardinal, bleu impérial, or monarchique. Il peint vite, avec la frénésie d’un homme possédé par quelque chose de plus grand que lui : l’Histoire, le destin, peut-être même la France.
Chevalerie et héraldique sacrée
Né le même jour que Mozart – il y voyait un signe – Mathieu se vit toujours en artiste élu. Il s’impose vite comme l’un des visages de la peinture française d’après-guerre en fondant, dès 1947, l’abstraction lyrique. Il rompt avec les rigueurs géométriques de Mondrian ou Vasarely pour, disait-il, créer « quelque chose qui n’appartiendrait qu’à [lui] ».
Ce sera un alphabet sans mots, une calligraphie sans grammaire, mais traversée d’Histoire et d’Orient, de chevalerie et d’héraldique sacrée. Dans un monde qui jurait par la raison, lui invoque sainte Jeanne d’Arc, Guibert de Nogent, Louis XI, les Capétiens. Il peint La Bataille de Bouvines en costume médiéval, filme la scène, puis transporte sa toile en charrette jusqu’au lieu même de la bataille. Tout chez Mathieu est acte, presque rite.
7 mètres d’huile sur toile
Au cœur de l’exposition, La Victoire de Denain (1954) déploie ses 7 mètres d’huile sur toile comme une épopée. Peinte en deux heures et quart dans un état de tension fiévreuse, la veille d’un départ pour le Canada, cette toile n’est pas un tableau, c’est une offensive qui déborde de pulsions colorées, d’éclairs rouges, de bourrasques bleues, un jaillissement noir comme une armée en déroute. Dans ce chaos émerge une poussée, une diagonale, un souffle tactique. Mathieu ne peint pas une bataille, il en réinvente la sensation de confusion, la charge viscérale.
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Une aristocratie spirituelle
Dans les années 1970, Mathieu devient un visage de la culture officielle. Il conçoit en 1975 le logo d’Antenne 2, la nouvelle chaîne de télévision française en couleurs, qui sera utilisé jusqu’en 1983. Il dessine les affiches d’Air France, collabore avec la Manufacture de Sèvres, conçoit surtout la pièce de 10 francs – frappée à 600 millions d’exemplaires. « Une abstraction populaire », dira-t-il.
On y voit les côtes françaises transformées en arabesques dynamiques. Deux lettres, R et F, comme les piliers d’un temple effondré. Royaliste, il entre pourtant à l’Académie des Beaux-Arts en 1976 et y prononce un discours de feu. Il y dénonce la perte des valeurs, l’abandon du sacré, le règne de l’insignifiance. Il défend une aristocratie spirituelle, du style, de la rigueur et de l’engagement. Il écrit que « l’abstraction lyrique, telle que je l’ai inventée, est une manière de résister ».
L’exposition de la Monnaie de Paris reconstitue l’univers de Mathieu. De grands formats spectaculaires côtoient des pièces plus rares : des médailles frappées pour la Monnaie, des esquisses inédites, des archives de ses performances. L’accrochage met aussi en dialogue les œuvres abstraites et la part plus décorative ou appliquée de son travail, comme ses affiches, ses illustrations de livres et de revues ou ses logos. Dans l’une des dernières salles, le visiteur tombe sur une œuvre inattendue : La Libération d’Orléans par Jeanne d’Arc (1982). Peinte pour les enfants d’un hôtel de ville et montrée à Tokyo, cette grande toile figurative détonne dans l’ensemble. On y distingue, dans un tumulte de lignes et de masses, la silhouette d’un cheval, la suggestion d’une bannière, une flèche de cathédrale.
Ceux qui aiment l’histoire, la patrie, la forme, devraient aimer Mathieu
Ceux qui aiment l’histoire, la patrie, la forme, devraient aimer Mathieu. Il est, peut-être, le seul peintre abstrait qui parle à ceux qui préfèrent la figuration. Parce que son abstraction n’est pas une abstraction du vide, elle ne déconstruit pas, mais reconstruit. Elle ne relativise pas, mais affirme. Il serait facile de réduire Georges Mathieu à un personnage de dandy fantasque, monarchiste baroque, provocateur.
Mais ce serait ignorer ce qui rend son œuvre si singulière, sa tension interne, jamais résolue, toujours féconde. Mathieu n’a jamais vraiment choisi son camp. Il peignait des rois en utilisant les armes des avant-gardes, invoquait l’ordre tout en peignant dans la transe. Il détestait les dogmes, peignant en duelliste solitaire. Chez lui, tout est contradiction assumée, revendiquée. C’est peut-être pour cela qu’on le comprend mieux aujourd’hui : il n’avait pas d’époque. Ou plutôt, il les contenait toutes.
Mathieu est un peintre de la foi. Foi dans la forme. Dans la vitesse. Dans l’acte. Un romantique du XXe siècle. Un mystique du pinceau. Il rappelle que l’abstraction peut encore émouvoir et exalter, à condition de conserver le panache et l’audace du geste.
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