C’est en tombant par hasard sur la vidéo d’une influenceuse se filmant en train mettre à mal la réputation d’une boulangerie « de blancs » que le doute m’a saisie : que suis-je en train de regarder et surtout, surtout, ceci est-il propre à notre époque ? Ma première impression est progressivement rattrapée par un souvenir du film Dupont Lajoie sorti en 1975.
L’œuvre débute, en effet, par un travelling sur la voiture de nos « héros » qui décident de ralentir leur vitesse de croisière afin de « mieux » filmer un accident de la route survenu sur le chemin des vacances. Non décidément, le « mal vient de plus loin ». La seule nouveauté étant que celui-ci sert désormais à alimenter, pierre par pierre et clash par clash, la construction du communautarisme.
Chaque altercation filmée devient une bannière de ralliement et le spectateur, en likant ou en commentant, s’agrège de facto à une cause. Son identité est désormais d’abord définie par son opposition à « l’autre » dans une dynamique communautariste qui transforme chaque vidéo en pion d’un gigantesque et nouveau champ de bataille civilisationnelle.
« Souvent dénuées d’un contexte réel, ces vidéos s’inscrivent dans cette obligation de l’extrême transparence où nuance et réflexion tirent leur révérence »
Mais pour comprendre l’origine du mal, revenons un instant aux années 1960. Guy Debord décrivait (déjà !) un monde où la chose vécue s’estompait en faveur de sa propre représentation. L’important étant moins le fait en lui-même, que la perspective de pouvoir l’emprisonner et de le rendre durable. Une bousculade qui se transforme en altercation, une incompréhension mutuelle entre un livreur et un acheteur, un couple qui s’injurie, tout peut (et doit ?) devenir « médiatique ». L’indignation se partage. Notre rapport à la société s’exhibe sans pudeur. Et qu’importe si le protagoniste d’un conflit cumule les rôles de participant, de témoin, de cadreur, de monteur et de diffuseur.
Souvent dénuées d’un contexte réel, ces vidéos « sensationnaliste » (entendez « putassières ») s’inscrivent dans cette obligation de l’extrême transparence où nuance et réflexion tirent leur révérence. Tout doit être documenté, surtout les moments de tension et à chaque vidéo postée, la seule question qui se pose est celle-ci : sera-t-elle virale ?
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Inconsciemment ou délibérément, nous cherchons tous à maximiser nos vues et notre cerveau se conforme à ce que l’on attend de lui : à savoir assurer notre survie. Or, à la survivance biologique, organique, s’en inscrit une nouvelle : notre existence numérique. Qui parviendra à surnager le plus longtemps dans nos fils de recommandations ? Qui sera adoubé, le temps d’un instant, par une foule enthousiaste ?
Susciter un nombre massif de réactions (likes, partages, commentaires…) permet de renforcer son statut. L’approbation d’autrui se transforme en denrée précieuse… Mais précieuse pour qui ? Pour quoi ? Au fond, pour rien. Pour l’attention en elle-même. Pour avoir la confirmation par autrui de son existence. Je suis puisque je clique et qu’on me like. Et pour être aimé quoi de bien d’intensifier les signes d’appartenance à une communauté ? Je ne suis plus préoccupé d’écologie je deviens écolo, ma religion n’est plus une constituante de ma personnalité, elle en devient le principal enjeu. Et l’on pourrait multiplier les exemples quasi à l’infini.
Sans compter que le plaisir ressenti au spectacle de la bêtise des autres joue un rôle primordial dans cette addiction au clash puisqu’il vient nous conforte dans notre sentiment de supériorité. Insulter ce vendeur en beuglant avec l’aérienne grâce d’un bulldozer ? Jamais ! Je ne suis pas comme ça, je ne suis pas comme eux. Ce commode ressenti permet d’ailleurs de créer une forme de complicité avec les autres spectateurs qui, eux aussi, s’indignent, s’émeuvent et trépignent derrière leur écran face à tant de bêtise. Qu’il est bon de sentir qu’on fait partie du clan des pondérés ! Comme cela rassure !
« Nous vivons désormais à l’ère du drama généralisé »
Ces altercations filmées forment l’héritage différé de cette « culture du clash » si souvent popularisée dans les talk-shows et autres émissions de téléréalité. Grande gagnante des grilles de diffusion des années 2000 à 2010, la téléréalité semble, de nos jours, un peu passée de mode. Et si TikTok a beaucoup appris de son aînée, il n’a pas hésité – une fois le larcin accompli – à laisser le cadavre de sa prédécesseuse se décomposer au bord de la chaussée. Il faut croire que les mises en scènes dramatisées et les conflits scénarisés à outrance ne sonnaient plus suffisamment vrais. Des empoignades oui, mais des véridiques s’il vous plaît ! À pareil spectacle on n’aime guère sentir la main du metteur en scène, celle-ci gâche un peu le plaisir ressenti.
Finalement, l’esprit MTV a glissé des postes de télévision pour venir imprégner l’entièreté de notre réalité. À nous les délices des crêpages de chignon filmés à la volée dans un supermarché ou d’un individu rendu hystérique parce que son café latte n’est pas assez latte. Nous vivons désormais à l’ère du drama généralisé. Nous sommes devenus (malgré ou à cause de nous ?) les potentiels acteurs d’une scène de théâtre qui n’en finit jamais. Et pendant que nous nous amusons à nous divertir sur les émotions d’autrui, le communautarisme, lui, n’en finit plus de grandir.
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