Au lendemain du jour de repos, un long départ fictif – 16 kilomètres – permettait au peloton de s’extirper de Toulouse à un rythme lancinant, mais dès le baisser de drapeau de Christian Prudhomme, les hostilités ont été lancées… et « ça n’a jamais débranché », soufflaient des coureurs bien entamés à l’arrivée. 48 km/h de moyenne pour le vainqueur du jour, parti dès le « kilomètre zéro », des cassures régulières, y compris parmi les leaders du classement général, des contres, des attaques, une bagarre incessante, et de la dramaturgie pour finir, sans grave conséquence, avec la chute de Tadej Pogacar notamment…
Thierry Gouvenou, le concepteur du parcours du Tour de France, qui a déploré l’apathie du peloton lors de certaines étapes de plaine lors de la première semaine, en conviendra certainement : depuis quelques années, ce sont les étapes « casse-pattes » qui offrent les meilleurs scénarios de course, à rebours des étapes plates verrouillées pour les sprints et de la haute montagne vampirisée par les cadors qui ne laissent pas même des miettes aux autres. L’étape dite de « transition » est une espèce en voie de disparition. Ces étapes, plus ou moins vallonnées, permettaient traditionnellement à des seconds couteaux échappés de tirer leur épingle du jeu avec la bénédiction plus ou moins consentie des grands leaders et sprinteurs qui relâchaient la bride pour s’offrir une journée à rythme tempéré, en attendant la reprise des hostilités au prochain gros rendez-vous ciblé. Elles n’ont plus vraiment cours, et la onzième étape qui formait une boucle autour de la capitale de l’Occitanie en a offert une illustration spectaculaire.
Attaques à tous les étages
Dès le premier kilomètre, donc, les attaques ont fusé : Jonas Abrahamsen (Uno-X Mobility), Davide Ballerini (XDS-Astana) et Mauro Schmid (Jayco-AlUla), rapidement rejoints par Mathieu Burgaudeau (TotalEnergies) et Fred Wright (Bahrain-Victorious). Pas de visa longue durée pour autant pour les cinq costauds, qui ont dû résister à un peloton secoué par les coups de boutoir et innombrables tentatives qui ont maintenu l’élastique tendu. Ceux qui n’avaient pas pris le bon wagon ont retenté leur chance, jusqu’à provoquer des cassures dans le peloton, qui ont même touché le haut du classement général : à 125 kilomètres de l’arrivée, Ben Healy, Tadej Pogacar et Remco Evenepoel étaient ainsi piégés.
Jamais en grand danger, mais jamais vraiment tranquilles, les leaders se sont lancés quelques banderilles : Jonas Vingegaard (Visma-Lease a Bike), Ben Healy ont ainsi tenté leur chance, malgré un terrain peu favorable, et Kévin Vauquelin, toujours sixième du général, a lui aussi joué crânement sa chance. Le Normand a porté une attaque franche dans la côte de Pech David, mais sans réussite… et sans autre but peut-être que de s’offrir un petit plaisir, à la veille de la haute montagne où il devrait toucher ses limites.
Impossible d’énumérer tous les mouvements de course – parfois délaissés par les images de la réalisation – mais le principal bras de fer a donc opposé le quintette d’échappés précoces à un contre royal, composé lui aussi de cinq coureurs : Mathieu Van der Poel (Alpecin-Deceuninck), Wout Van Aert (Visma-Lease a Bike), Axel Laurance (Ineos-Grenadiers), Quinn Simmons (Lidl-Trek) et Arnaud De Lie (Lotto)… Excusez du peu ! Les cinq costauds au solide pedigree n’ont pourtant jamais réussi à revenir sur la tête de course, malgré une cinquantaine de kilomètres de poursuite acharnée. Les dernières tentatives, de Simmons, puis de Van der Poel, de faire la jonction en solitaire, au prix d’un violent effort dans la dernière côte, ont peut-être été trop tardives et Mathieu Van der Poel (Alpecin-Deceuninck) venait mourir à la troisième place, tandis que les classicmen Arnaud De Lie et Wout Van Aert finissaient quatrième et cinquième.
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Quelques secondes plus tôt, Abrahamsen jouait la gagne face à Schmid, dans un sprint à deux : le Norvégien l’emportait assez nettement, offrant la première victoire de son histoire sur le Tour à son équipe Uno-X Mobility, pour la troisième édition disputée par la formation norvégienne. Clin d’œil aux cyclosportifs qui disputeront dimanche « L’Étape du Tour », une épreuve ouverte à tous disputée sur le même parcours qu’une des étapes des pros, Jonas Abrahamsen est aussi un ancien vainqueur de cette épreuve, en 2017 au col d’Izoard : il est le premier à effectuer ce « doublé » chez les amateurs et les professionnels…
Chute de Pogacar, fair-play et reprise des hostilités
Son compatriote et coéquipier Tobias Johannessen aurait pu faire basculer le Tour bien malgré lui : en suivant un mouvement de course dans la dernière descente, à quelques kilomètres de l’arrivée, il a coupé la route de Tadej Pogacar. La chute du champion du monde, qui a percuté le trottoir, aurait pu mettre un terme prématuré à ses ambitions… Vite assisté par la moto Shimano – le dépannage neutre de la course –, le Slovène a pu repartir rapidement et a bénéficié de la temporisation du peloton, à la demande de Remco Evenepoel notamment. Un geste de fair-play salué à l’arrivée par un Pogacar soulagé : l’incident devrait rester sans conséquence, s’il n’en garde pas de douleur ou de gêne… Réponse dans les prochains jours.
Un geste bien moins fair-play aurait pu entacher l’arrivée : un manifestant s’est immiscé dans la ligne droite finale, alors que les deux prétendants lançaient leur sprint, vêtu d’un T-shirt qui réclamait (en anglais) « Israël hors du Tour ». Keffieh à la main, le jeune homme a été arrêté dans son élan par un plaquage spectaculaire de Stéphane Boury. Ancien coureur devenu responsable des arrivées pour Amaury sport organisation (ASO), l’organisateur du Tour de France, ce dernier a fait honneur à la ville du rugby en contenant l’importun contre les barrières, dans une intervention musclée et spectaculaire.
Fair-play toujours : est-il correct d’attaquer quand le peloton, à l’initiative du maillot jaune généralement, s’offre une pause pipi ? Le débat est éternel et cette entorse à l’usage non écrit a même fait basculer un Tour d’Espagne féminin il y a deux ans… On y a songé à nouveau cet après-midi, quand les Groupama-FDJ se sont lancés dans une tentative collective de ramener vers l’avant le régional de l’étape Quentin Pacher, valeureuse mais vaine… On le leur aurait certainement reproché si elle avait marché, mais les hommes de Marc Madiot ont dans l’ensemble couru « à l’envers », reconnaissait le patron de l’équipe, dépité à l’arrivée. D’autant plus dommage qu’il s’agissait d’une des rares étapes pouvant leur convenir et que Romain Grégoire comme Valentin Madouas sont apparus plutôt fringants dans le final. Ils pourraient ruminer le regret de cette occasion manquée lors des prochaines étapes de montagne qui risquent de leur paraître longues, car dans l’équipe française, seul Guillaume Martin-Guyonnet paraît en mesure d’y figurer honorablement, en s’accrochant en second rideau ou en anticipant…
On guettera les pois du jeune Lenny Martinez, face au grand défi de conserver sa tunique de meilleur grimpeur, dès demain. Ben Healy (EF Education-EasyPost) est toujours en jaune, mais ses 29 secondes d’avance sur Tadej Pogacar paraissent un bien maigre matelas alors que se dresse la première véritable étape de montagne, Auch-Hautacam : les watts vont chauffer… Et pour le match Pogacar-Vingegaard, qui penche pour l’instant à l’avantage du premier, sans que le second ait renoncé, sonne la première grande heure de vérité.
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