Dimanche dernier, à 14 heures, Frédéric Thomas reçoit un appel des gendarmes : « Monsieur le maire, 200 caravanes arrivent dans la ville. » À Granges-Aumontzey, commune vosgienne de 8 000 habitants, c’est la troisième année consécutive que des groupes de gens du voyage s’installent illégalement. Terrains communaux, champs privés, parkings : tout y passe. Et l’épuisement gagne. « Je suis humaniste et je sais que mon rôle d’élu consiste à m’occuper des problèmes de ma ville. Mais là, j’ai failli démissionner. » Une lassitude que partagent de nombreux édiles, contraints de répondre à l’exaspération croissante des habitants, alors même que leurs marges de manœuvre sont limitées.
Car face aux occupations illicites, les outils juridiques des maires, en première ligne, sont bien maigres. La procédure est connue : constat par le maire et un huissier, présence obligatoire des gendarmes, transmission au préfet… puis attente d’un arrêté d’expulsion qui peut prendre jusqu’à deux semaines. Pendant ce temps, les tensions montent.
Tous savent qu’il y a les groupes respectueux, qui laissent les lieux propres. Et les autres, qui laissent des déchets, organisent des feux de camp, fracturent les accès. Ceux qui, à force de provocations, creusent un peu plus la fracture entre sédentaires et voyageurs.
À Granges-Aumontzey, Enedis est intervenu après une coupure générale. Une main humaine s’était introduite dans le transformateur pour se raccorder à l’électricité. Un fusible a explosé, un technicien a été blessé. Quelques jours plus tôt, une autre polémique éclatait : pourquoi les mesures de sécheresse valables pour les habitants ne sont-elles pas appliquées au campement illégal ? « Je ne sais plus quoi leur répondre, confesse le maire. Les gens parlent de deux poids, deux mesures, ils n’ont pas tort. » Les commerçants, eux, ont anticipé. Cette année, plusieurs ont décidé de baisser le rideau le 14-Juillet. Vols, incivilités : l’expérience de l’an passé a laissé des traces. Ils préfèrent perdre une journée de recettes…
Dans l’Ouest, même désarroi. À Saint-André-des-Eaux (Loire-Atlantique), le maire Mathieu Coënt vit l’été en alerte permanente. « Le littoral attire, les aires légales de grand passage sont mal réparties, et les élus ne peuvent pas tout faire. »
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Le week-end, il rappelle aux agriculteurs de fermer leurs champs, fait poser des plots pour barrer les accès aux terrains communaux, sécurise les stades. Malgré tout, les groupes trouvent des failles. À Guérande, Fabrice Denié, agriculteur, a vu son champ envahi pour la dixième année consécutive. Cette fois, il avait pris les devants : benne devant l’entrée. En vain. « Ils l’ont déplacée avec une corde. Ensuite, c’est 5 000 euros de pertes. » Dans les bottes de foin, il retrouve des plastiques, des bouts de métal. Des corps étrangers qui peuvent blesser, voire tuer ses bêtes. La mairie l’aide à nettoyer, mais l’ardoise reste lourde. Or, « on n’a pas le luxe de pouvoir perdre un seul mètre carré. »
En 2024, 1 326 grands passages ont été recensés dans 78 départements, dont 569 installations illégales
Le maire de Guérande, Nicolas Criaud, n’est guère plus serein. Depuis huit ans, chaque été, même scénario. La fenêtre de tir est bien connue : le dimanche midi, les services de l’État sont absents et la police municipale au ralenti. Résultat : entre 2019 et 2023, la ville a enregistré une hausse de 350 % du nombre de caravanes accueillies, jusqu’à 2 240. L’an dernier, des vols de sel ont été signalés dans les marais salants dès le lendemain d’une installation. « Chaque année, on recommence. Les paludiers n’en peuvent plus. » Les élus, eux, dénoncent leur impuissance. « Tant qu’il n’y a pas un escadron de gendarmes pour déloger les groupes, il ne se passe rien. » Certains ont tenté de faire front : l’été dernier, Mathieu Coent a porté plainte après avoir été insulté lors d’une confrontation sur le terrain : « Si tu restes là, tu vas te prendre un coup de poing » l’avait menacé un homme en mimant le geste. Les auteurs ont été condamnés à une amende.
En 2024, 1 326 grands passages ont été recensés dans 78 départements, dont 569 installations illégales. Début juillet, le ministre de l’Intérieur a envoyé une circulaire aux préfets, appelant à « la fermeté ». François-Noël Buffet, ministre auprès du ministre de l’Intérieur, parle d’une « réponse à l’urgence », dans l’attente d’une proposition de loi pour renforcer les moyens juridiques des collectivités.
Les édiles, eux, veulent des actes. « On soutient les annonces, mais il faut que ça bouge. » Dans les faits, les groupes de voyageurs s’organisent. « Ils sont très connectés, se partagent les plans sur des groupes Facebook privés qui comptent parfois 10 000 membres et sont soutenus par des associations de voyageurs dans leurs actions juridiques…, explique un élu. Ils savent parfaitement comment contourner la loi. » Alors, les maires se débrouillent. Ils barricadent, alertent les préfets, accompagnent les huissiers. Et encaissent la colère de leurs administrés. Avec cette même question : « Comment voulez-vous faire respecter la loi toute l’année, si on fait, en effet, des exceptions chaque été ? »
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