J’ai voulu explorer les raisons de l’absence d’une mosquée en Polynésie française. Je retourne régulièrement dans ce territoire hors du commun, apprécié pour la bienveillance de sa population, son accueil chaleureux et, bien sûr, ses paysages paradisiaques.
En 2013, lors d’un de mes passages à Tahiti, un événement choquant avait bouleversé la population. La première mosquée de Polynésie avait ouvert ses portes à l’instigation de Hicham el-Barkani, un imam de la banlieue parisienne, plus précisément de Seine-Saint-Denis, âgé alors de 23 ans. Il avait enregistré le Centre islamique de Tahiti en tant qu’association régie par la loi de 1901, avec l’intention d’offrir un lieu de partage aux musulmans de la région, dont il estimait qu’ils étaient de 300 à 500 personnes. La minuscule mosquée s’étendait sur 60 mètres carrés.
Les Tahitiens se sont rebellés immédiatement. Des pétitions, des manifestations, des pancartes ont fleuri à travers la ville de Papeete, des groupes anti-mosquée se sont formés, tous les moyens de communications ont été utilisés pour crier leur opposition. Des milliers de commentaires acerbes ont noyé les réseaux sociaux, avec des propos hostiles, frôlant souvent la xénophobie et l’islamophobie. Peu importe, ils étaient contre. Les autorités locales ont alors tenté de calmer la situation, expliquant qu’il ne fallait pas confondre islam et islamisme, mais en vain. Les critiques dénonçaient « une attitude conquérante » de la part de l’imam nouvellement arrivé. À l’ouverture de la mosquée, seule une quarantaine de musulmans s’étaient présentés et les images de femmes voilées diffusées ce jour-là ont achevé de bouleverser les Polynésiens, qui s’exclamaient : « Les vahinés à la plage, en maillot de bain, les cheveux lâchés, c’est notre coutume, nous ne voulons rien changer. »
La vague de protestation fut sans précédent. La population a massivement rejeté ce projet. Le coup de grâce fut la profanation de la mosquée, aspergée de sang et enjolivée d’une tête de porc franchement coupée. En trois jours, la mosquée a fermé ses portes. C’en était trop.
En Polynésie, le bénédicité est récité en famille avant chaque repas
Aujourd’hui, les Polynésiens se souviennent encore de cet épisode comme si c’était hier. J’ai échangé avec des personnalités politiques, des religieux, des prêtres et des habitants et, pour eux, il était inconcevable que leur culture fût violée. Une force palpable émane des Polynésiens qui est issue de leur culture, d’une identité profondément enracinée, d’un peuple uni.
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Territoire religieux sans laïcité
À Tahiti, le tourisme côtoie les églises. En parcourant l’île, ce qui frappe, ce sont ces multiples églises, toutes lumineuses et méticuleusement entretenues qui semblent avoir été rénovées récemment. Ces édifices jouent un rôle central dans la vie sociale et culturelle de la communauté locale. Environ 200 églises et lieux de culte sont répartis sur l’île, faisant de Tahiti un territoire profondément religieux. La majorité de sa population est chrétienne, principalement catholique, mais des communautés protestantes et d’autres traditions religieuses sont également présentes. Environ 35 % de la population se réclame du catholicisme, 35 % du protestantisme et les 30 % restants comprennent des Mormons, des Témoins de Jéhovah ou des adventistes, tels que Moetai Brotherson, le premier président de Polynésie non catholique.
Dans le territoire, chaque réunion politique commence, traditionnellement, par une prière. À l’intérieur des foyers, le bénédicité est récité avant les repas.
La culture maorie met l’accent sur la communauté, les relations familiales et renforce les valeurs de solidarité et de respect
Le mélange et le respect des religions s’articulent autour d’un mot clé : la culture maorie, qui unifie la population, quelles que soient les particularités de ses membres. Cette culture mêle syncrétisme entre les anciennes divinités en lesquelles ils croyaient et la religion chrétienne. Le respect des traditions et des croyances s’accompagne d’une forte volonté de préserver cette culture. La culture maorie met également l’accent sur la communauté, les relations familiales et renforce les valeurs de solidarité et de respect. Elle englobe tous les aspects de la vie : langue, danse, musique, art et traditions. Au fil des décennies, tous ceux qui arrivent à Tahiti, et plus largement en Polynésie française, s’intègrent, respectent et respirent la culture maori.
Il faut souligner un point que l’on oublie souvent parmi les spécificités ultramarines : la loi de 1905 ne s’applique pas en Polynésie, tout comme en Guyane, à Wallis-et-Futuna, à Saint-Pierre-et-Miquelon, en Nouvelle-Calédonie et à Mayotte. Il est intéressant de souligner ces fragments de territoires français où la relation à la religion diffère largement de celle de l’Hexagone.
Ce n’est pas un morceau de France
Les Polynésiens ne comprennent pas qu’on décrive leur territoire comme un morceau de France. Pour eux, il n’y a pas la même histoire, pas la même culture, pas la même langue, ni le même rapport à la vie et à la mort, ou même la même manière de se nourrir. Imaginez un instant ce que les Polynésiens pensent de la loi sur la fin de vie. Ils suivent de près cette législation et revendiquent le droit de ne pas appliquer cette décision hexagonale à leur propre rapport à la vie et à la mort. Ils souhaitent avoir le choix. Ils ne se reconnaissent en rien dans ce texte qui sera examiné par le Sénat, à Paris, le 7 octobre.
Si la Polynésie n’est pas un petit morceau de France, elle abrite néanmoins la République française avec ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Si les politiques français, et avec eux beaucoup de Français, peinent à faire la distinction entre la France et la République, pas les Polynésiens.
Leur force est leur culture, leur unité, leur langue, leur histoire, tout en étant français. Cette puissance de leur identité, est leur premier trésor.
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