L’essentiel
- De nombreux quartiers populaires français connaissent une vague de violence inédite en cette fin juillet 2024, avec des fusillades liées au trafic de stupéfiants à Nîmes, des guets-apens contre les secours à Béziers et des violences urbaines à Limoges, poussant les élus locaux à chercher des solutions pour protéger leurs populations.
- Face à ces violences, de plus en plus de maires instaurent des couvre-feux pour les mineurs dans leurs villes, comme à Nîmes où la mesure s’applique de 21 heures à 6 heures pour les moins de 16 ans.
- L’efficacité de ces couvre-feux reste très limitée selon le sociologue Sebastian Roché. « On ne voit pas, s’agissant des mineurs, des modifications de la délinquance dans les villes qui adoptent des couvre-feux par rapport à celles qui n’en adoptent pas », déplore-t-il.
Fusillades sur fond de rivalités entre trafic de stupéfiants à Nîmes, guet-apens tendu aux pompiers et aux forces de l’ordre à Béziers, violences urbaines à Limoges… De nombreux quartiers populaires sont traversés, en cette fin du mois de juillet, par une vague de violence d’une ampleur inédite. En première ligne, les élus locaux tentent de trouver des solutions pour protéger la population de ces communes de tailles moyennes qui étaient, jusqu’alors, relativement épargnées par ces problèmes de grave délinquance. Les outils dont ils disposent sont cependant limités. De plus en plus de maires ont instauré dans leurs villes des couvre-feux pour les mineurs, avec des résultats souvent mitigés.
À Nîmes, où les narcotrafiquants se livrent une guerre sanglante depuis plusieurs mois, ce couvre-feu a été instauré de 21 heures à 6 heures dans les secteurs les plus sensibles de la ville pour une durée de 15 jours. Il s’agit d’ « une mesure préventive » destinée à protéger les jeunes de moins de 16 ans, « éviter qu’ils soient exposés aux violences en cours et contenir les tensions », a écrit la mairie dans un communiqué. Il y a deux ans, en août 2023, c’est le petit Fayed, 10 ans, qui avait été tué par une balle perdue dans le quartier de Pissevin. Le 27 juin, une fusillade avait fait six blessés, dont quatre mineurs, dans le quartier populaire de Valdegour. Et depuis quelques jours, un message inquiétant circule sur les réseaux sociaux. Dans un français approximatif, ses auteurs menacent toute personne entrant dans le quartier Pissevin de se faire tirer dessus. « On va tuer même les petits de 5 ans. Gardez vos gosses chez vous en sécurité, chaque personne qui croise nos hommes en noir sera criblée de balles, même le petit jeune qui va chercher du pain pour sa mère. »
« Une mesure prise dans l’urgence »
« Le problème, c’est que cette mesure n’est prévue que pour 15 jours. Quand les renforts policiers annoncés seront partis, les fusillades vont reprendre comme avant, il ne faut pas se leurrer. On protège les enfants durant deux semaines, pour ne pas qu’ils soient victimes des autres. Mais c’est une mesure prise dans l’urgence. Elle ne va pas régler le problème à la base. Ça ne fait que le reporter », explique à 20 Minutes Mélissa Gil, la représentante dans le Gard du syndicat Alliance police. « Il nous faut des effectifs supplémentaires de manière pérenne, des policiers d’expérience, des officiers de police judiciaire. Démanteler un trafic de stupéfiant, ça ne se fait pas en trois semaines, il faut des mois d’enquête », ajoute-t-elle.
Dans d’autres villes, les maires instaurent un couvre-feu pour tenter de mettre un terme aux violences commises par des mineurs. Dans les Yvelines, le maire de Triel-sur-Seine a pris cette mesure début juillet après « une recrudescence d’actes d’incivilités commis par des mineurs sur la commune », indique la ville sur son site Internet. « Les élus locaux font face à des événements qui leur échappent et ils doivent envoyer des signaux politiques montrant qu’ils contrôlent la situation. Il y a des échéances électorales pas très éloignées et ils doivent obtenir un soutien de la population, s’assurer qu’ils apparaissent crédibles. Mais les moyens qu’ils peuvent mettre en place à court terme sont limités. C’est une mesure avant tout symbolique », analyse pour 20 Minutes le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre La nation inachevée. La jeunesse face à l’école et la police*.
Pas de « modifications de la délinquance »
Les couvre-feux sont-ils efficaces pour lutter contre la délinquance des mineurs ? Sebastian Roché observe qu’il n’y a pas eu d’étude sur le sujet en France. Celles réalisées à l’étranger montrent des résultats assez mitigés, selon le sociologue. « On ne voit pas, s’agissant des mineurs, des modifications de la délinquance dans les villes qui adoptent des couvre-feux par rapport à celles qui n’en adoptent pas. » D’un côté, il y a « des parents qui ont perdu le contrôle sur des adolescents en rupture sociale, scolaires, et parentale » qui sont incapables de faire respecter ce couvre-feu. De l’autre, il y a des policiers « qui ne disposent pas de moyens supplémentaires pour le faire appliquer ».
A Limoges, un couvre-feu est imposé aux mineurs de moins de 13 ans durant toutes les vacances scolaires par la municipalité. Cette mesure n’a pas empêché des affrontements d’éclater ce week-end entre les forces de l’ordre et une centaine d’individus masqués et armés de mortiers, cocktails Molotov et battes de baseball, qui s’en étaient aussi pris à des véhicules en circulation. A Béziers, où les enfants de moins de 15 ans ont interdiction de circuler seuls la nuit, des violences ont éclaté samedi soir dans un quartier gangrené par le trafic de stupéfiants. Ces situations sont une bonne « illustration » de l’efficacité limitée de cette mesure, souligne le directeur de recherche au CNRS.
*La nation inachevée. La jeunesse face à l’école et la police, de Sebastian Roché, éditions Grasset, 400 pages, 22,50 euros






