Il n’a fallu que quelques jours pour que le sud de la Syrie s’embrase. Un banal accrochage entre un commerçant druze et des milices bédouines a suffi à faire sauter le couvercle d’une cocotte régionale sous pression permanente. L’affaire s’est muée en affrontement communautaire, en répression militaire, puis en crise régionale aux ramifications mondiales…
Quand Tsahal frappe Damas pour protéger les Druzes de Soueïda, visés par une opération punitivedes forces gouvernementales, c’est tout l’équilibre régional qui vacille. Car derrière ce nouvel embrasement, c’est la fragilité du « nouvel ordre syrien » post-Assad qui éclate au grand jour, et avec elle, l’impuissance du pouvoir central à protéger ses minorités.
Tout commence dans la nuit du 12 au 13 juillet. Sur la route Damas-Soueïda, un commerçant druze est victime d’un pillage. S’ensuivent des enlèvements croisés entre clans bédouins et villageois druzes. Une séquence aux airs de déjà-vu. Mais cette fois, la communauté décide de riposter. Le Conseil militaire de Soueïda, une milice locale druze se disant indépendante, lance une opération contre les groupes bédouins, accusés d’être à la solde des services de renseignements syriens. La réplique du régime est immédiate. Et brutale. Des blindés pénètrent dans les zones druzes. Les témoignages parlent d’exécutions sommaires, de scènes de torture, de maisons brûlées. À cela s’ajoutent des gestes d’humiliation culturelle, hautement symboliques : des hommes druzes sont forcés de se raser la moustache, attribut bien connu de l’identité druze.
Un peu plus chaque jour, le chaos s’installe. Les hôpitaux, exsangues après douze ans de conflit, n’ont plus de quoi soigner. Les stocks s’épuisent. Le directeur d’un hôpital lance un appel désespéré au ministère de la Santé syrien : « Nous avons besoin d’aide. Le personnel est débordé. Il faut des renforts médicaux. Et du matériel. » Sur le terrain, les civils fuient vers les montagnes ou se regroupent dans les zones protégées par la milice locale, qui tente de rétablir l’ordre. L’Observatoire syrien des droits de l’homme fait état de 940 morts.
« Le message est bien passé »
Mercredi dernier, l’engrenage s’accélère : Tsahal bombarde un bâtiment militaire à Damas et une position de commandement à Soueïda. « Le message est bien passé », nous glisse une source diplomatique israélienne à Paris. Officiellement, il s’agit de frappes ciblées visant à empêcher des crimes de guerre contre les Druzes. Si les Druzes d’Israël, citoyens à part entière, souvent engagés dans l’armée, ont toujours été loyaux envers l’État hébreu, jamais encore Jérusalem n’avait engagé une telle opération militaire pour défendre leurs coreligionnaires de l’autre côté de la frontière.
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Le 18 juillet, sous pression des États-Unis, de la Jordanie et de la Turquie, une trêve est conclue. Le régime syrien accepte un retrait partiel de ses troupes, en échange d’un désarmement progressif des milices druzes. Washington joue les médiateurs, via son envoyé spécial Tom Barrack, qui appelle « les Druzes, les Bédouins et les sunnites à déposer les armes et à construire, avec les autres minorités, une identité syrienne nouvelle et unie, dans la paix et la prospérité avec ses voisins ». Sur le terrain pourtant, le cessez-le-feu reste fragile : à Salkhad, les tirs reprennent.
Les Druzes refusent de rendre les armes sans garanties claires de sécurité. Un chef de clan bédouin, interrogé par Reuters, avertit : « La trêve ne concerne que l’armée syrienne, pas les tribus », déterminées à poursuivre leurs offensives pour libérer leurs membres capturés. Pris entre un régime autoritaire, des tribus rivales et une communauté internationale aux abonnés absents, les Druzes syriens se retrouvent plus seuls que jamais. Trop laïcs pour les islamistes, trop autonomes pour Damas, ils sont également la cible de factions armées qui les accusent de séparatisme. Seuls leurs coreligionnaires d’Israël et du Liban leur apportent un soutien symbolique, politique, parfois militaire.
Mais jusqu’où Israël est-il prêt à aller au nom de cette solidarité ? Pour l’État hébreu, pas question de voir émerger une nouvelle autorité incontrôlée à sa frontière nord. En soutenant discrètement les aspirations autonomistes des Druzes, Israël cherche à établir un cordon sécuritaire, comme il l’a fait avec les Kurdes en Irak ou les milices du Sud-Liban. De son côté, le Conseil militaire de Soueïda ne réclame pas l’indépendance, mais un statut d’autonomie dans une Syrie fédérale. Inacceptable pour Damas, affaibli depuis la chute d’Assad, qui s’inquiète plus que jamais d’une fragmentation irréversible du pays.
Les Druzes eux-mêmes sont loin d’être unis
Et les Druzes eux-mêmes sont loin d’être unis : une solidarité trop ostensible avec le pouvoir israélien pourrait exposer leurs coreligionnaires à des représailles politiques. Pour autant, l’État hébreu n’a jamais infléchi sa position : s’appuyer sur toute force capable de contenir le désordre syrien, à condition que la sécurité et le contrôle du Golan soient assurés.
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