Le temps a dû sembler long à Jonathan Milan, depuis le dernier sprint disputé, il y a dix jours à Châteauroux pour la 9e étape, où il s’était incliné face à Tim Merlier, après l’avoir emporté à Laval la veille… Mais Tour de France rime avec patience, surtout pour des sprinteurs peu gâtés cette année par un parcours chiche en opportunités. Jonathan Milan, 24 ans, n’a pas raté celle du jour à Valence, en devançant dans son style musclé Jordi Meeus (RedBull-Bora Hansgrohe) et Tobias Lund Andresen (PicNic-PostNL) dans le final pluvieux, mais il ne s’est même pas risqué à lever les bras, échaudé par la grosse chute survenue à l’entrée du dernier kilomètre, excluant l’essentiel du peloton, qui a fini en roue libre : seuls huit rescapés ont participé au sprint final…
Milan avait pourtant une deuxième raison de se réjouir. Outre sa deuxième victoire sur le Tour de France qu’il découvre cette année, le sprinteur au physique massif (1,96 m, 87 kg) pouvait aussi célébrer son maillot vert consolidé : menacé par Tadej Pogacar, le vainqueur du jour possède désormais 72 points d’avance au classement par points. Pas de quoi se l’assurer mathématiquement aux Champs-Élysées, d’autant que l’étape parisienne, corsée par la triple ascension de Montmartre, risque d’être pour une fois trop abrupte pour une nouvelle explication au sprint et les points associés… Mais le maillot vert a de quoi voir venir le glouton maillot jaune qui, à bonne distance désormais, aura d’autres chats à fouetter que le classement par points demain et après-demain dans les Alpes, et ne devrait pas lui disputer les points des sprints intermédiaires, placés en début d’étape et donc relativement accessibles pour Milan.
Vers le vert à Paris ?
Au sprint intermédiaire du jour, ce dernier a justement engrangé 11 points en passant cinquième, premier du peloton derrière les quatre échappés, les Français Mathieu Burgaudeau (TotalEnergies) et Quentin Pacher (Groupama-FDJ), l’Italien Vincenzo Albanese (EF Education-Easy Post) et le Norvégien Jonas Abrahamsen (Uno-X). C’est ce dernier qui a résisté le plus longtemps devant, lâchant ses compagnons, tenus bride courte par le peloton tout du long, à 11 kilomètres de l’arrivée : surpuissant, le vainqueur de la folle étape de Toulouse, il y a une semaine, s’est offert un impressionnant baroud d’honneur, mais le peloton a fini par le reprendre à quatre kilomètres de l’arrivée. Abrahamsen ne pourra même pas se consoler avec le prix de la combativité du jour, remis à Quentin Pacher, certes méritant depuis le début de ce Tour, mais peut-être moins sur la seule étape du jour – le jury avait délibéré avant la dernière sortie du Norvégien…
Certains ont bien tenté de contrecarrer le scénario qui se dessinait, notamment les Ineos-Grenadiers, qui ne jouent plus les premiers rôles au classement général mais visent des étapes ou jouent les détonateurs. Leur accélération a décroché Milan et Merlier, les deux rivaux du sprint annoncé, à près de 100 kilomètres de l’arrivée, au passage du col du Pertuis (4e catégorie, 3,7 km à 6,6 %). Le terrain n’était cependant pas assez sélectif pour faire des écarts irrémédiables, et 25 kilomètres plus loin, tout est rentré dans l’ordre. Les frémissements qui ont secoué le peloton n’ont donc pas rivalisé avec les émotions d’hier au Ventoux… Jonas Vingegaard a pointé le bout de son nez, Julian Alaphilippe a chuté sans gravité, Wout van Aert a tenté un contre audacieux, profitant d’une autre côte répertoriée, le col de Tartaiguille (3,6 km à 3,5 %, 4e cat.) peu avant le final, mais n’a pas réussi à rentrer… Rien n’y a fait, le sprint était inéluctable et le final rendu risqué par la pluie a fait les dégâts redoutés, sous la flamme rouge : Cyril Barthe, le coureur de Groupama-FDJ, et Biniam Girmay (Intermarché-Wanty), maillot vert l’an dernier, lourdement tombés, ont été les principales victimes de la chute qui a empêché Tim Merlier de disputer le sprint.
Le roi Pogacar voudra la reine
Rassasiés comme le vainqueur du jour ou amochés, beaucoup d’entre eux feront gruppetto, avec pour seul objectif de rentrer dans les délais demain, car l’étape reine de ce Tour s’annonce terrible, avec un dénivelé positif vertigineux de 5 450 mètres… Trois cols hors catégorie sont au menu : le Glandon (21,7 km à 5,1 %), la Madeleine (19,2 km à 7,9 %), et le col de la Loze (26,4 km à 6,5 %) pour finir. Près de soixante-dix kilomètres bruts d’ascension au total, et une étape de 171,5 kilomètres sans répit aucun, sinon quelques kilomètres de (faux) plat vers Moûtiers, dans la vallée qui précède la dernière ascension… Même si le col de la Loze est plus dur par son versant opposé, côté Méribel, inauguré sur le Tour 2020, le parcours est plus que corsé et le verdict sera sans pitié.
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Au classement général, inchangé aujourd’hui, les écarts sont faits et paraissent pour beaucoup figés, mais impossible d’écarter le danger. Deuxième, Jonas Vingegaard sera encore obligé d’attaquer Tadej Pogacar… Le Danois ne peut pas compter sur la seule étape de La Plagne de vendredi, théâtre dimanche dernier de « L’Étape du Tour », la réplique ouverte aux amateurs, pour reprendre les 4’15 qui le séparent du maillot jaune. On suivra également la quête du podium et du maillot blanc, pour l’instant fermement tenus par Florian Lipowitz, remuant aujourd’hui, mais aussi la bataille pour le top 5 ou le top 10 – Kévin Vauquelin va-t-il buter sur ses limites ou encore une fois se surpasser ?
Et pour la prestigieuse victoire d’étape ? Tadej Pogacar n’en a pas fait mystère : il l’a cochée… Mais c’était le cas aussi hier au Ventoux, et Valentin Paret-Peintre l’a emporté, dans un numéro de grimpeur aux airs de fête nationale. Le maillot jaune a-t-il renoncé à courir tous les lièvres à la fois ? Par prudence pour ne pas se disperser ? Ou par diplomatie, pour éviter que sa domination outrageante ne fasse grincer plus de dents ? Le comportement de son équipier Nils Politt, qui a démonstrativement voulu régenter les bons de sortie hier, a prodigieusement agacé les « petites » équipes qui veulent au moins se montrer… Être roi mais pas tyran, c’est aussi la charge du maillot jaune… Pas sûr que Pogacar s’en souvienne, à l’heure de conquérir la reine.
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