La paresse, c’est consentir à l’impuissance. Et même s’en réjouir. À Dakar, il faut regarder l’expression du général Ianni qui salue la levée du drapeau sénégalais sur le camp Geille, en plein centre de la capitale où des générations de marsouins, de légionnaires et d’engagés se sont succédé. Est-ce un sourire, ce rictus ? Faut-il y voir de l’ironie, du soulagement, de la gêne ? C’est la présence militaire française en Afrique de l’Ouest que le général est venu enterrer. Cent cinquante ans à guerroyer, gendarmer, patrouiller, épauler et former, toute une épopée avec ses ombres et ses lumières qui se termine subito.
Après la Centrafrique que nous avions abandonnée sans nous retourner, les putschistes du Mali, du Niger et du Burkina nous ont chassés pour installer l’Africa Corps du Kremlin, le Tchad nous a congédiés brutalement, la Côte d’Ivoire a réclamé les clefs du casernement du 43e régiment d’infanterie de marine, le Gabon a transformé le camp de Gaulle en académie militaire…
En trois ans, une bérézina sous le soleil. Au tour du Sénégal. Dakar avait été la première colonie française en Afrique de l’Ouest et la capitale de l’AOF. C’est la dernière base permanente où stationnaient encore des Français. Le président Bassirou Diomaye Faye s’est fait élire en dénonçant cette atteinte à la souveraineté sénégalaise. Jamais Léopold Sédar Senghor n’aurait dit cela. Ni aucun de ses successeurs.
Il ne reste plus qu’une seule enclave tricolore à l’autre bout du continent, à Djibouti, que les Français partagent avec les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les Japonais, à côté des camps chinois et américain. La France, une parmi les autres. Ni plus, ni moins. Toujours moins.
« La paresse a réduit notre destin à l’Europe »
Pour la cérémonie historique de restitution du camp Geille et de la base aérienne, le général Ianni portait sa saharienne bien repassée avec son képi couleur désert. Sur les photos, sa tenue paraît désuète aux côtés des centurions africains sanglés dans leurs nouveaux uniformes vert bouteille avec les casquettes à l’américaine qui les couronnent bizarrement de plusieurs étages de lauriers.
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Le Français est un général de division, trois étoiles. Le chef d’état-major sénégalais en arbore toute une constellation. Il domine son visiteur de la tête, des épaules et des étoiles. Surtout, il porte des lunettes de soleil qui lui donnent l’air impassible d’un Tonton macoute. L’image de l’autorité à l’heure où sonne l’histoire. À ses côtés, le Français garde un air réjoui. On se demande bien pourquoi.
Le discours officiel prétend que s’ouvre « une nouvelle étape dans la coopération franco-africaine ». Rentré à Paris, le général s’est parachuté sur un autre théâtre d’opération, les studios de France 24. La chaîne a été fondée pour parler en priorité à l’Afrique. Désormais, à quoi bon ? Quand il était colonel, Pascal Ianni servait comme porte-parole du ministère des Armées. Il en a gardé les réflexes. Il décline l’argumentaire de l’Élysée : « La France ne recule pas en Afrique ! Elle se réorganise… »
Le chef du commandement de l’armée française en Afrique ne commande plus personne sinon son aide de camp, son chauffeur et sa bureaucratie parisienne. La fin de la coloniale lui assure une fin de carrière. Nul ne peut le lui reprocher. Ni de faire croire que Paris a décidé ce que les Africains nous imposent. De nier que leur rejet soit la conséquence de notre arrogance. D’accuser la Russie, bouc émissaire universel.
Mais la vérité pénible à regarder en face, c’est que la France n’a plus les ressources pour se faire entendre. Avant d’être un problème financier, c’est un manque de courage et de vitalité. La paresse a réduit notre destin à l’Europe, notre ambition aux vacances et l’armée à défiler sur les Champs-Élysées.
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