Laure d’Andoque de Chevron Villette, qui dirige les vignes de l’abbaye de Fontfroide, a une voix étonnamment sereine lorsqu’elle fait le bilan des feux qui ont consumé l’Aude au début du mois. Au-delà de l’émotion, elle semble animée d’une force tranquille : « Des incendies, j’en ai connu pas mal, ce sont des événements auxquels on est habitués ici… »
Pourtant, autour de ce lieu emblématique de la Narbonnaise, « le paysage est triste, noir et désolant », et le massif qui fait face aux ceps a été dévasté par les flammes. Du 7 au 9 juillet, 2 100 hectares ont été réduits en cendres. De quoi raviver le souvenir douloureux de 1986, quand 2 000 hectares du parc naturel de la Narbonnaise avaient disparu et que le brasier avait détruit la moitié des jardins de l’abbaye.
Un renouveau sans cesse… renouvelé
Mais hors de question de se laisser abattre, car Fontfroide pourrait tenir en un mot, « renaissance » : renaissance du XIIe siècle, lorsque des cisterciens font de cette garrigue reculée un joyau architectural ; renaissance, lorsque les moines y reviennent en 1852 après en avoir été chassés par la Révolution ; renaissance après le départ des moines expulsés par la IIIe République quand, en 1907, Gabriel Fayet d’Andoque sauve l’édifice des appétits de George Grey Barnard, un Américain qui comptait démonter pierre par pierre le cloître pour le remonter outre-Atlantique ; renaissance de la vigne après le terrible incendie de 1986 enfin, lorsque Nicolas d’Andoque reprend la viticulture arrêtée un siècle auparavant.
La vigne à Fontfroide est pourtant liée à l’histoire du monastère. Elle fut plantée par des bénédictins en même temps qu’ils posaient la première pierre de l’abbaye en 1093. Mais les religieux qui donnèrent leur éclat au lieu et à la treille, ce sont les cisterciens, un ordre bourguignon dont la science de la plantation de ceps reste encore aujourd’hui un insondable mystère pour les maîtres de chai, des Corbières à l’Alsace.
Un vin chaleureux en IGP Pays d’Oc
Pour faire renaître cet art, le père de l’actuelle vigneronne s’inspire des plans cadastraux du XVIIIe siècle. Puis Laure de Chevron Villette, à partir de 2004, sublime le domaine et y développe trois cuvées spiritueuses très spirituelles, sur l’étiquette desquelles on retrouve les voûtes en berceau brisé du cloître. D’abord Via Hominis, le « chemin des hommes », qui marque le départ : un vin chaleureux en IGP Pays d’Oc. Puis Ocellus, qui rappelle les ouvertures permettant de mettre un pied dans l’abbaye : en appellation Corbières, il prend les parfums de la garrigue.
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La cuvée Deo Gratias quant à elle, dont l’étiquette figure un dessin de la croix qui domine Fontfroide, se veut un vin de garde. Ses arômes sont complexes, profitant de fûts de chêne aux notes de fruits rouges très équilibrées. Enfin, l’élévation s’achève avec la cuvée Spiritualis, elle aussi en fût de chêne et implantée dans les murs de l’abbaye. Elle ouvre au temps long de la garde, en forme d’introduction à l’éternité.
Sauvez un monastère, buvez un verre
Autant de vins patiemment travaillés qui sont aujourd’hui menacés. Certes, le pire a été évité et c’est la maîtresse des lieux qui nous le raconte : « J’étais dans mes vignes, très proche du début du feu. J’ai appelé les pompiers immédiatement, puis l’abbaye, pour faire évacuer les visiteurs. » Car le lieu est un des premiers sites touristiques de l’Aude et accueille chaque année 120 000 visiteurs. Il fallait donc agir vite. Mais cette fois, un fort vent du nord pousse l’incendie vers l’autre versant du massif, non sans menacer le village de Bages.
À Fontfroide, le vignoble est sain et sauf ? Pas vraiment. Si une cinquantaine de pieds de vigne ont été directement consumés, il faut dénombrer les dégâts invisibles : sur 45 hectares, sept ont été fortement touchés par les fumées. Pour la vigneronne, cela signifie qu’il faudra un travail de cave extrêmement précis, en vinification parcellaire, et une surveillance de chaque instant sans garantie de succès. Car la peau des raisins, la pruine, est grasse et attrape toutes les odeurs. C’est peu dire que cette légère pellicule blanche est affectée par son environnement. Ainsi, si elle prend habituellement les senteurs de la garrigue environnante, elle pourrait donner au vin un goût âcre de fumée qu’il est impossible de corriger et, surtout, qui peut ressortir des mois, voire des années après. Le comble : les parcelles touchées sont justement celles qui donnent la cuvée haut de gamme.
Face au risque de perdre un sixième de sa production, la directrice du vignoble ne perd pas son sang-froid et tient à nous parler de l’Association des vins d’abbaye, un regroupement d’une vingtaine d’abbayes viticoles, dont trois vivantes, c’est-à-dire entre des mains monastiques : l’abbaye de Lérins, celle du Barroux et Notre-Dame-de-Fidélité de Jouques. Les cinquante moniales de Jouques ont d’ailleurs récemment lancé un appel à acheter leurs rosés pour restaurer le toit de leur couvent – l’opération a rencontré un franc succès mais, avis aux amateurs philanthropes, elle peut être prolongée. À Jouques ou à Fontfroide, la charité n’a jamais été aussi simple : elle se vit un verre à la main !
Pour l’heure, la quatrième génération d’Andoque veille sur Fontfroide : si les incendies passent et s’éteignent, elle sait garder vive une flamme, celle de l’espérance.
Tous les vins peuvent être retrouvés sur vin-de-fontfroide.fr et lesvinsdabbayes.com
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