En annonçant la reconnaissance prochaine de l’État palestinien par la France, Emmanuel Macron ne fait pas un geste d’alignement idéologique ou de posture politicienne : il tente de s’inscrire dans la tradition française d’équilibre et d’indépendance au Proche-Orient, cette même tradition que Charles de Gaulle, en 1967, avait inaugurée avec hauteur de vue et sens du temps long.
Ce que la diplomatie française nomme la « politique arabe de la France » ne date pas d’hier. Elle n’a jamais consisté à nier le droit d’Israël à exister ni à se défendre – position que de Gaulle réaffirma clairement le 27 novembre 1967, lors d’une conférence de presse restée fameuse. Mais elle s’est toujours refusée au suivisme aveugle, en particulier vis-à-vis de Washington, et a toujours privilégié le dialogue, la stabilité, et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette ligne de crête, parfois inconfortable, mais toujours lucide, est ce qui confère à notre pays une crédibilité historique dans la région.
Le général de Gaulle, s’exprimant quelques mois après la guerre des Six Jours, posait déjà les termes de la position de la France. Il affirmait le soutien à la souveraineté d’Israël, tout en dénonçant l’occupation prolongée des territoires palestiniens. En 1967 déjà, il envisageait la nécessité de reconnaître « chacun des États en cause ».
Une situation intenable
Depuis cette date, la position française n’a guère varié. Ni François Mitterrand en 1982, lorsqu’il appelle depuis la Knesset à reconnaître l’existence du peuple palestinien, ni Jacques Chirac en 1996, lorsqu’il défend avec vigueur la souveraineté palestinienne lors de son voyage houleux à Jérusalem, ni même Nicolas Sarkozy ou François Hollande, n’ont dévié du principe d’une solution à deux États, vivant côte à côte, en paix et en sécurité. Cette constance est notre force.
« Les chrétiens de Gaza subissent eux aussi les conséquences tragiques du conflit »
La reconnaissance de l’État palestinien, aujourd’hui annoncée, ne revient donc pas à trancher contre Israël, ni à relativiser l’horreur du 7-Octobre. La France a condamné, sans ambiguïté, le massacre des civils israéliens par le Hamas. Elle continue d’exiger la libération immédiate des otages. Elle réaffirme, à juste titre, le droit imprescriptible d’Israël à vivre en paix, à l’intérieur de frontières sûres et reconnues. Mais précisément parce qu’elle tient à ce droit, elle ne peut rester silencieuse face à la colonisation en Cisjordanie, qui sape les bases d’une paix durable ; ni face aux dizaines de milliers de morts à Gaza, civils en majorité, qui nourrissent pour des générations la haine, le ressentiment et la spirale de la violence.
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Il faut le dire sans détour : la situation actuelle à Gaza n’est pas tenable. Le blocus, les bombardements massifs, la famine et les blocages de l’aide, tout cela fait courir un double risque. D’abord, celui d’un embrasement régional, où chaque victime devient le ferment d’un nouveau cycle de représailles. Ensuite, celui d’une déstabilisation durable des esprits, en particulier des jeunesses arabes, qui verront dans l’impuissance occidentale un nouvel affront, un abandon, ou pire encore : une complicité.
Parmi les victimes silencieuses de cette guerre, les chrétiens de Gaza subissent eux aussi les conséquences tragiques du conflit. Ils ne sont plus que quelques centaines, leurs églises sont bombardées, comme l’église Saint-Porphyre, l’un des plus anciens sanctuaires chrétiens du Proche-Orient, atteinte par une frappe israélienne en octobre. Des fidèles y ont péri. La communauté chrétienne de Gaza, déjà fragilisée, est aujourd’hui menacée de disparition. Cette réalité, trop peu évoquée, rappelle que les minorités, quelles qu’elles soient, sont les premières victimes de la guerre.
Réduire les fractures du monde
La reconnaissance de la Palestine n’est donc pas une faveur, mais un acte de réalisme. Ce n’est pas une posture de camp, mais une promesse d’équilibre. Elle s’inscrit dans le sillage de plusieurs nations européennes – l’Espagne, l’Irlande, la Norvège – et dans le réveil d’une conscience mondiale. Elle n’est pas un aboutissement, mais un préalable. Un préalable à un règlement global, négocié, exigeant pour toutes les parties.
« L’Europe, à la différence d’autres puissances, n’a pas de visée hégémonique au Moyen-Orient »
Certains y verront une naïveté. Mais que nous propose-t-on en face ? L’impasse actuelle, faite de représailles et de vengeance, mène à l’abîme. En diplomatie, le pragmatisme véritable consiste à s’attaquer aux causes profondes des conflits. Il ne s’agit pas de renvoyer dos à dos un État démocratique et une organisation terroriste. Il s’agit de dire que le sort des civils, qu’ils soient israéliens ou palestiniens, doit être au cœur de notre action. Et que l’unique voie raisonnable, à terme, passe par deux États, reconnus, viables et souverains.
L’Europe, à la différence d’autres puissances, n’a pas de visée hégémonique au Moyen-Orient. Elle peut, et doit, devenir l’architecte de la paix. Et dans cette architecture fragile, la France est appelée à tenir la clé de voûte.
Le rôle de notre pays n’est pas d’aggraver les fractures du monde. Il est de les réduire. Non pas en se soumettant à la logique des blocs – comme ce fut trop souvent le cas pendant la guerre froide – mais en incarnant cette puissance d’équilibre, fidèle à ses principes comme à ses intérêts. C’est ce que fit Jacques Chirac en 2003, lorsqu’il refusa la guerre en Irak. C’est ce que fit de Gaulle en 1966, en dénonçant la guerre américaine au Vietnam. C’est ce que nous devons faire aujourd’hui, en refusant que le conflit israélo-palestinien se transforme en guerre de civilisations.
La reconnaissance de l’État palestinien par la France doit donc s’accompagner de trois exigences immédiates : l’acheminement urgent de l’aide humanitaire à Gaza ; la libération des otages israéliens encore retenus ; et la protection de toutes les minorités, à commencer par les chrétiens de Terre sainte. Car la paix n’est pas qu’un horizon diplomatique : elle est un chemin concret, où chaque geste compte.
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