C’est un art subtil que celui de la rupture. Bruno Retailleau le pratique avec méthode. Officiellement ministre de l’Intérieur, il s’impose comme l’électron libre du gouvernement de François Bayrou – et, par ricochet, comme l’un des plus redoutables rivaux d’Emmanuel Macron. Le contexte est désormais connu : une interview dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles, où il assène que « le macronisme s’arrêtera avec Emmanuel Macron ». Il n’en faut pas plus pour enfoncer un coin dans le bloc central, ce fragile « socle commun ».
Ce n’est pas la première fois que Retailleau trace sa propre ligne. Sur l’État de droit, il a martelé ses doutes. Sur l’Algérie, il a affiché son opposition. Sur les énergies renouvelables, il a fait entendre une autre musique. Mais cette fois, le coup est frontal. De fait, le Vendéen n’est plus seulement ministre, il est aussi président du parti Les Républicains et possible candidat à la présidentielle. Un ministre résume alors la situation : « Il a compris que, dans un gouvernement composite, c’est celui qui parle fort qui finit par dominer ceux qui gèrent. »
Pour comprendre cette montée en puissance, il faut revenir au moment de bascule. Après la dissolution ratée puis la censure du gouvernement Barnier, François Bayrou compose un attelage inédit pour éviter le chaos institutionnel. Il distribue les portefeuilles avec un objectif : faire tenir la Ve République sans majorité. Retailleau accepte de rester à l’Intérieur, malgré les réticences de son camp. Sa reconduction donne au gouvernement une colonne vertébrale sécuritaire.
Très vite, le discret sénateur Retailleau se fait omniprésent. Il sature le débat public, enchaîne les déplacements, imprime ses thèmes : « ensauvagement », « mexicanisation », « barbares ». Il ne commente pas l’agenda : il le fixe. Autour de la table, les ministres se calent sur ses prises de position. Il devient la boussole – ou le repoussoir. Les sondages le propulsent parmi les personnalités politiques les plus populaires. « Les Français voient en lui une forme d’anti-Macron, analyse un politologue. Ferme sur le régalien, sans cynisme, et qui parle avec gravité de la France des honnêtes gens. »
C’est là que le bras de fer s’engage. Car en face, Emmanuel Macron vacille. Avec seulement 19 % de satisfaits dans le dernier baromètre Ifop-JDD, il atteint son plus bas niveau. Son autorité se délite, son isolement s’accroît et son second mandat s’achève dans un flou idéologique. Retailleau l’a bien compris. Il ne l’attaque pas frontalement : il l’érode, à petites doses. Il moque le flou du « en même temps », fustige l’impuissance migratoire, pointe les reculs du gouvernement devant le Conseil constitutionnel. Un proche décrypte : « En creux, il dit ceci : “Le macronisme est à bout de souffle. Il faut une droite ferme, sérieuse, prête à gouverner.” Et il s’engouffre dans ce vide. »
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Ce qui n’est pas sans conséquences. Cette semaine, François Bayrou a tenté de resserrer les boulons, tandis qu’Emmanuel Macron annulait brusquement son rendez-vous avec Bruno Retailleau, pourtant prévu de longue date. À sa place : une convocation à Matignon pour une « mise au point ». Officiellement, un échange courtois. En réalité, une tentative de refroidir une situation devenue brûlante. Car à l’Élysée, on observe la montée en puissance de Retailleau avec crispation. Macron ne peut pas le limoger sans faire voler en éclats sa fragile coalition. Mais il ne peut pas davantage tolérer qu’un ministre de l’Intérieur joue, en réalité, le rôle de ministre de l’Opposition.
Jusqu’où peut-il aller ? « Jusqu’au bout ! », répondent ses proches. De quoi hérisser ses adversaires. « Combien de temps ce numéro d’équilibriste peut-il durer sans que tout explose ? », se demande un conseiller. Retailleau est devenu impossible à écarter : poids lourd du gouvernement et patron d’un parti charnière à l’Assemblée. « C’est précisément ce qui le rend dangereux et c’est pour cela qu’il restera », assure un ministre. Bruno Retailleau, lui, attend son heure.
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