Les monospaces gris pointent à peine le capot à l’angle des barres d’immeubles qu’un cri fuse depuis une coursive. Une poignée de jeunes surgit et disparaît sous d’autres balcons, le temps que les hommes et femmes en gilets pare-balles prennent possession des lieux. La ronde commence à pas lents, regard en alerte sous les parapets de béton. « On ne sait jamais, mieux vaut éviter les projectiles », souffle un agent. Fruits congelés, canettes, œufs… l’accueil peut se montrer brutal.
Cette organisation quasi militaire – équipe « Alpha » dans les étages, équipe « Charlie » postée au parking avec le maître-chien –, n’est pourtant pas celle de gendarmes. Ces agents appartiennent au Groupement interquartiers de tranquillité et de sûreté (GITeS), mandaté par neuf bailleurs sociaux pour sécuriser les résidences du Mirail, Bellefontaine et Bagatelle. Le GITeS, c’est d’abord une présence. Dans les locaux, ambiance caserne, les barbelés dissuadent l’entrée. « Les voitures ont déjà été incendiées », confie Rémy Vincent, responsable du dispositif.
Apaiser la vie des quartiers
Une dizaine d’agents, sur le qui-vive, se préparent à la tournée : la veille, l’un d’eux a été menacé de mort pour avoir récupéré un téléphone volé sur un point de deal. Mais la mission ne se limite pas au trafic de drogue. « Contrairement à la police, nous avons le temps : on peut rester une heure ou deux pour perturber le trafic, mais surtout nettoyer et rendre le bâtiment vivable. Notre rôle, c’est d’apaiser la vie des habitants », explique Xavier, le chef d’équipe. À Bellefontaine, les habitants organisent une fête pour les enfants du quartier. Tous connaissent le GITeS. Mais dans ces quartiers sensibles, la confiance s’est construite patiemment. « Au début, l’uniforme faisait peur. Les parents disaient aux enfants de ne pas leur parler. Aujourd’hui, ils jouent au foot ensemble, on est rassurés de les voir, on sait que les petits problèmes seront réglés », sourit Malika, habitante.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 95 % des locataires interrogés saluent le comportement des agents (attitude, langage, tenue) et 72 % se disent rassurés par leur présence. En 2024, 11 800 individus troublant l’ordre ont été évincés ! Chaque soir, en moyenne, 15 résidences font l’objet d’une ronde. Au Mirail, l’ambiance se tend à mesure qu’on avance entre les tours de béton. Sur les murs, les tags donnent le ton : « coke : 1g 50 euros », « shit : 1g 20 euros », jusqu’à la « promo du jour ». Les fenêtres sont calfeutrées, les « choufs » (guetteurs) scrutent le moindre mouvement. « On ne peut pas éradiquer le trafic, mais on empêche qu’il s’installe durablement », glisse un agent.
Si la soirée reste plutôt calme – deux ou trois guetteurs croisés, un dealer aperçu –, la tension est palpable. Les bus sont régulièrement caillassés et aucune solution durable ne semble se profiler avant le vaste plan de réhabilitation prévu en 2026. « Les barres étaient toutes reliées, c’était ingérable. Ils commencent à tronçonner petit à petit, mais c’est encore très tendu », note un agent.
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Un modèle qui essaime
Changement d’ambiance avec l’UTSI, une autre unité dirigée par le même responsable, dédiée aux résidences privées. Ce soir-là, la brigade embarque avec Dimitri, ancien gendarme devenu chef d’équipe : « Nos agents sont assermentés, formés aux questions de sécurité et au cadre légal. Les critères de sélection sont rudes et l’entraînement sportif indispensable. »
« On est rassurés de les voir, on sait que les problèmes seront réglés »
Depuis un mois, ses hommes effectuent des rondes aléatoires dans un immeuble du nord de Toulouse. Escaliers, chaufferie, parkings souterrains : rien n’échappe à leur vigilance. Il y a quelques semaines encore, un point de deal s’était installé ici. Ne restent aujourd’hui que les tags et quelques traces de dégradations. « Il y a eu un jeune, puis deux, parfois un petit groupe. Ils s’installaient, parlaient fort et vendaient leur came », raconte Thomas, locataire depuis trois ans. Les habitants ont d’abord tenté de dialoguer, mais la situation a dégénéré. « On a dû appeler les gendarmes, mais une heure après, les jeunes étaient revenus. Un voisin a failli en venir aux mains. »
L’hiver, la chaufferie devenait leur repaire : « On était privés d’eau chaude et de chauffage. On retrouvait des seringues, des taches de sang, même des excréments. » Depuis l’arrivée de l’UTSI, le climat s’est apaisé. « Ils ont essayé de revenir, mais les agents étaient là. On espère que ça va durer », confie Thomas. Autre mission dans un parking du centre-ville : malgré une ronde calme ce soir-là, matelas, seringues et restes de cocaïne témoignent d’une occupation souterraine. « On est parfois confrontés à des personnes imprévisibles », admet Dimitri. Au-delà de Toulouse, le GITeS a servi de modèle. L’équipe a contribué à former des brigades similaires à Montpellier et Nice, et d’autres pourraient voir le jour. Partout, la même équation : occuper le terrain, pour éviter que d’autres ne le prennent.
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