Tous ici parlent d’Haukea, 7 ans. Fille d’un jeune couple tahitien, elle est emmenée aux urgences le 16 juillet pour des douleurs thoraciques. Haukea apprend alors que son cœur ne tient plus et qu’il lui faudrait être transplantée. Ses parents lancent alors une cagnotte pour le grand voyage et cette grande opération. Une fillette au sourire permanent. Elle veut être policière. Elle croit en ses rêves et le crie haut et fort. Elle veut un nouveau cœur pour revenir le faire battre au rythme des vagues qui l’ont vu naître et contribuer à l’avenir de son territoire, la Polynésie française, pleine de perles et de défis.
Lorsque je rencontre le président de la Polynésie française, Moetai Brotherson évoque la nécessité de diversifier l’économie du territoire même si la situation économique est enviable. Beaucoup de pays aspirent à une croissance supérieure à l’inflation, comme ici. L’industrie touristique affiche des résultats remarquables, avec un nouveau record de fréquentation.
L’économie bleue connaît également un essor significatif. Lors de la récente Conférence des Nations unies sur l’océan à Nice, Moetai Brotherson a annoncé la création de la plus grande aire marine protégée au monde, sur plus d’un million de kilomètres carrés, un projet lancé par l’ancien président Édouard Fritch. Moetai Brotherson lui, a tenu à rappeler les atouts de cette région face aux ambitions des États-Unis et de la Chine : « Nous, les États insulaires du Pacifique, ne sommes pas des petites nations, nous sommes de grands pays océaniques. » Une façon de remettre en question une vision occidentale trop restreinte du Pacifique.
Les États-Unis, prédateurs et partenaires, avancent avec le territoire. L’économie numérique est un aspect capital pour le président Brotherson : « Le géant américain Google débarque ici l’an prochain avec l’installation de plusieurs câbles sous-marins reliant la Polynésie française au Chili, aux États-Unis, à Guam, aux Fidji et à l’Australie, transformant notre territoire en un hub de connectivité sans précédent entre l’Amérique du Nord et l’Asie. » Google investit plusieurs dizaines de milliards de dollars pour renforcer sa présence dans le Pacifique, tout en tentant de contrer les ambitions chinoises. Ce sont de nombreuses opportunités pour Papeete : une connectivité améliorée, la création d’une école d’ingénieurs en partenariat avec Google, ainsi qu’un centre de recherche en intelligence artificielle. L’accélération numérique a déjà commencé avec l’ouverture de l’école Kanéa, rattachée au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), avec une formation dédiée à la créativité numérique. Passionné par son territoire, le président s’arrête sur l’importance de l’économie sociale et solidaire.
Le combat sociétal de la vice-présidente
Minarii Galenon-Taupua, vice-présidente, est aussi ministre des Solidarités, chargée de la famille, de la condition féminine, des personnes non autonomes, de la communauté LGBT+ et des relations avec les institutions. Une femme déterminée avec laquelle j’ai eu l’occasion de collaborer lorsqu’elle dirigeait le Conseil des femmes : « C’est toi qui m’as sensibilisée il y a quelques années sur la souffrance des familles monoparentales », me confie-t-elle. Elle m’annonce avoir créé pour la première fois une allocation monoparentale sous conditions de ressources, sachant que 20 % de ces familles vivent sous le seuil de pauvreté.
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L’avenir institutionnel de la Polynésie revient dans l’actualité
Minarii Galenon-Taupua évoque avec émotion des cas tragiques, tels que celui d’Ayden, une fillette de 7 ans décédée récemment à cause de graves maltraitances de sa famille. « Un drame familial terrible. Ici, sur 280 000 habitants, 2 526 mineurs sont sous mesure d’assistance éducative et 882 sont à placer en familles d’accueil ou dans des foyers, alors que nous n’avons que 28 familles agréées », soupire-t-elle. Pour faire face aux souffrances quotidiennes de sa population, elle met en place un « Plan de dignité humaine » : il inclut l’inauguration du Centre de la femme polynésienne avant la fin de l’année ou encore la création d’un observatoire sur les violences. Ce dernier, en partenariat avec la justice, permettra de collecter et analyser des données pour mieux agir. La première étude sera publiée prochainement. Aider les femmes c’est aider la société « seules 45 % d’entre elles travaillent, contre 60 % d’hommes ».
Cinq défis
Selon le Haut Commissaire, représentant l’État sur place, les violences intrafamiliales constituent l’un des cinq principaux défis. « Elles sont de quatre à cinq fois plus fréquentes qu’en métropole, souvent alimentées par l’alcool, bien avant la drogue », souligne Éric Spitz. Parmi les autres enjeux : la santé, avec une espérance de vie six ans inférieure à celle de l’Hexagone, les inégalités sociales, ainsi que des problèmes fonciers dus à l’indivision qui bloquent de nombreux projets. Dernier défi, l’économie souvent dominée par des monopoles ou oligopoles contrôlés par quelques familles.
Depuis les accords de Nouvelle-Calédonie, l’avenir institutionnel de la Polynésie française voisine revient dans l’actualité. Nicole Sanquer, ancienne ministre de l’Éducation et actuelle députée de l’opposition, veille à ce que le territoire reste fermement attaché à la France. Récemment intégrée malgré elle à une commission d’enquête sur les flux financiers entre l’État et la Polynésie, elle dénonce que « certains veulent démontrer que l’État tire profit de la Polynésie française ».
Dimanche dernier je vous ai raconté comment Tahiti, par sa culture chrétienne, a empêché tout projet de mosquée. Aujourd’hui nous avons exploré les défis du territoire, la semaine prochaine, nous analyserons le statut de la Polynésie dans un monde géostratégique en mutation. Autonomie, indépendance, comment rester français ?
À la fin de mon entretien avec le président, Moetai Brotherson offre à ma fille un objet qu’il a fabriqué avec son imprimante 3D : un requin marteau, symbole de protection et messager des océans, n’attaquant qu’en cas d’extrême nécessité.
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